Bertheroy se récria. Et ce grand savant officiel, ce membre de l'Institut, renté, pourvu de toutes les charges et de tous les honneurs, montra le petit moteur avec une passion, où se retrouvait la vigueur de ses soixante-dix ans.
—Mais c'est ça qui est la révolution, la vraie, l'unique! c'est avec ça, et non avec les bombes stupides, qu'on révolutionne le monde! ce n'est pas en détruisant, c'est en créant, que vous venez de faire acte de révolutionnaire!... Et que de fois je vous l'ai dit, la science seule est révolutionnaire, la seule qui, par-dessus les pauvres événements politiques, l'agitation vaine des sectaires et des ambitieux, travaille à l'humanité de demain, en prépare la vérité, la justice, la paix!... Ah! mon cher enfant, si vous voulez bouleverser le monde en essayant d'y mettre un peu plus de bonheur, vous n'avez qu'à rester dans votre laboratoire, car le bonheur humain ne peut naître que de votre fourneau de savant.
Il plaisantait bien un peu, mais on le sentait si convaincu, dans son dédain de toutes les préoccupations qui n'étaient pas la science. Il ne s'était pas même étonné, lorsque Pierre avait quitté la soutane; et il le retrouvait là, avec sa femme et son enfant, sans cesser de se montrer très désintéressé, très affectueux.
Le moteur, dans sa vitesse prodigieuse, ronflait à peine, tel qu'une grosse mouche au soleil. Toute la famille heureuse l'entourait, continuait à rire d'aise, devant cette victoire. Et voilà que le petit Jean, monsieur Jean, ayant fini de téter, les lèvres encore barbouillées de lait, aperçut la machine, le beau joujou qui marchait tout seul. Et ses yeux brillèrent, ses joues se creusèrent de fossettes, et il tendit ses menottes frémissantes, en poussant des cris d'allégresse.
Marie, qui reboutonnait son corsage d'un geste tranquille, s'égaya, l'apporta, pour qu'il vit mieux le joujou.
—Hein? mon mignon, c'est gentil! Ça tourne, et c'est fort, c'est vivant, tu vois!
Autour d'elle, tous s'amusaient de la mine ébahie, ravie de l'enfant, qui aurait voulu toucher, pour comprendre peut-être.
—Oui, reprit Bertheroy, c'est vivant et c'est fort comme le soleil, comme ce grand soleil qui resplendit là, sur Paris immense, en y mûrissant les choses et les hommes. Paris moteur lui aussi, Paris chaudière où bout l'avenir, et sous laquelle, nous autres savants, nous entretenons l'éternelle flamme... Mon bon Guillaume, aujourd'hui, vous êtes le chauffeur, l'artisan de demain, avec cette merveille qui va encore élargir le travail de notre grand Paris, dans le monde entier.
Pierre fut extrêmement frappé, et l'idée de la cuve géante lui revint, de la cuve ouverte là, d'un bord de l'horizon à l'autre, où le siècle prochain allait naître de l'extraordinaire mélange de l'excellent et du pire. Mais, à présent, par-dessus les passions, les ambitions, les tares, les déchets, il voyait le colossal travail dépensé, l'héroïque effort manuel, au fond des chantiers et des usines, le glorieux recueillement de la jeunesse intellectuelle, qu'il savait à l'œuvre, étudiant en silence, n'abandonnant aucune conquête des aînés, brûlant d'en agrandir le domaine. Et c'était l'exaltation de Paris, tout le futur qui s'élaborait dans son énormité, et qui s'en envolerait, en une clarté d'aurore. Si le monde antique avait eu Rome, maintenant agonisante, Paris régnait souverainement sur les temps modernes, le centre aujourd'hui des peuples, en ce continuel mouvement qui les emporte de civilisation en civilisation, avec le soleil, de l'est à l'ouest. Il était le cerveau, tout un passé de grandeur l'avait préparé à être, parmi les villes, l'initiatrice, la civilisatrice, la libératrice. Hier, il jetait aux nations le cri de liberté, il leur apporterait demain la religion de la science, la justice, la foi nouvelle attendue par les démocraties. Il était la bonté aussi, la gaieté et la douceur, la passion de tout savoir, la générosité de tout donner. En lui, dans les ouvriers de ses faubourgs, parmi les paysans de ses campagnes, il y avait des ressources infinies, des réserves d'hommes où l'avenir pourrait puiser sans compter. Et le siècle finissait par lui, et l'autre siècle commencerait, se déroulerait par lui, et tout son bruit de prodigieuse besogne, tout son éclat de phare dominant la terre, tout ce qui sortait de ses entrailles en tonnerres, en tempêtes, en clartés victorieuses, ne rayonnait que de la splendeur finale dont le bonheur humain serait fait.
Marie eut un léger cri d'admiration, montrant Paris du geste.