—Comment, Fonsègue, vous êtes encore là? Allez, allez vite à votre banc! C'est grave.
Et il disparut. Le député ne se hâta pourtant pas, comme si l'aventure louche qui passionnait la salle des séances ne pût le toucher en rien. Il souriait toujours, bien qu'un léger mouvement fébrile fît battre ses paupières.
—Excusez-moi, monsieur l'abbé, vous voyez que mes amis ont besoin de moi... Je vous répète que je ne puis absolument rien pour votre protégé.
Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette réponse comme définitive.
—Non, non! monsieur, allez à vos affaires, je vais vous attendre ici... Ne prenez pas un parti, sans y réfléchir mûrement. On vous presse, je sens que vous ne m'écoutez pas avec assez de liberté. Tout à l'heure, quand vous reviendrez et que vous serez tout à moi, je suis certain que vous m'accorderez ce que je demande.
Et, bien que Fonsègue, en s'éloignant, lui affirmât qu'il ne pouvait changer d'avis, il s'entêta, il se rassit sur la banquette, quitte à y rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'était presque complètement vidée, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalité de gare, où la bousculade du siècle passait, sans échauffer le haut plafond. Jamais clarté plus blême, plus indifférente, n'était entrée par les grandes portes-fenêtres, derrière lesquelles on apercevait le petit jardin endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des tempêtes de la séance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un silence de mort, dans un sourd frisson de détresse, venu de très loin sans doute, du pays entier.
C'était cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la plaie ancienne, envenimée, s'étalait avec son poison, dans sa virulence. La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la ruée des ambitions personnelles, il y avait bien la haute lutte supérieure des principes, l'histoire en marche, déblayant le passé, tâchant de faire dans l'avenir plus de vérité, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique, à ne voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel déchaînement d'appétits égoïstes, quel unique besoin d'étrangler le voisin et de triompher seul! On ne trouvait là, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite, catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis, n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient à la seule question de savoir qui, de celui-ci, de celui-là ou de cet autre, aurait en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs à la clientèle de ses créatures. Et le pis était que les grandes batailles, les journées et les semaines perdues pour faire succéder celui-ci à celui-là, et cet autre à celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus sot des piétinements sur place, car tous les trois se valaient, et il n'y avait entre eux que de vagues différences, de sorte que le nouveau maître gâchait la même besogne que le precédent avait gâchée, forcément oublieux des programmes et des promesses, dès qu'il régnait.
Invinciblement, la songerie de Pierre retournait à Laveuve, qu'il avait un instant oublié, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colère et de mort. Ah! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses haillons, que Mège renversât le ministère Barroux, et qu'un ministère Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents ans, pour qu'il y eût du pain dans les soupentes où râlent les éclopés du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. Et, derrière Laveuve, c'était toute la misère, tout le peuple des déshérités et des pauvres qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en grande séance, se passionnait pour savoir à qui la nation serait, et qui la dévorerait. La boue coulait à pleins bords, la plaie hideuse, saignante et dévorante, s'étalait impudemment, tel que le cancer qui ronge un organe, gagnant le cœur. Et quel dégoût, quelle nausée à ce spectacle, et quel désir du couteau vengeur qui ferait de la santé et de la joie!
Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il était enfoncé dans cette rêverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit brusquement le petit Massot qui s'écriait, à côté de lui:
—Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut guère mieux. Je ne ficherais pas quatre sous de son existence.