La main fiévreuse du blessé eut une pression plus chaude, tandis que ses yeux se mouillaient.
—Merci, mon petit Pierre. Je te retrouve, tu es doux et tendre comme autrefois... Ah! tu ne peux savoir combien cela m'est délicieux en ce moment!
A leur tour, les yeux du prêtre s'obscurcirent. Les deux frères, au milieu de ce grand calme, de ce grand bien-être succédant à des émotions si violentes, éprouvaient un charme infini à se retrouver de la sorte, dans la maison de leur enfance. C'était là que leur père et leur mère étaient morts, le père tragiquement, foudroyé par une explosion de laboratoire, la mère, très pieuse, en véritable sainte. C'était là, dans ce même lit, que Guillaume avait soigné Pierre, lorsque, leur mère morte, lui-même avait failli mourir; et c'était là que, maintenant, Pierre soignait Guillaume. Tout les brisait, les bouleversait d'attendrissement, les circonstances imprévues de leur rencontre, l'affreuse catastrophe dont ils restaient ébranlés, le côté mystérieux des choses qui demeurait inexpliqué entre eux. Et, dans leur rapprochement tragique, après un temps si long de vie séparée, leurs souvenirs communs s'éveillaient, la vieille maison leur parlait de leur enfance, des parents disparus, des jours lointains où ils y avaient aimé et souffert. Le jardin était là, sous la fenêtre, le jardin, glacé à cette heure, qui jadis, ensoleillé, retentissait de leurs jeux. A gauche, se trouvait le laboratoire, la grande pièce, où leur père leur avait appris à lire. A droite, dans la salle à manger, ils revoyaient leur mère leur couper des tartines, si douce, avec ses grands yeux désespérés de croyante. Et la sensation qu'ils y étaient seuls à cette heure, et cette pâle clarté dormante de la lampe, et cette profonde solitude muette du jardin, de la maison, de tout le passé, les emplissaient d'une extraordinaire douceur, mêlée à une amertume immense.
Ils auraient voulu causer, s'épancher. Mais que se dire? Malgré leurs mains qui restaient nouées étroitement, le plus infranchissable des abîmes ne les séparait-il pas? Du moins, ils le croyaient. Guillaume avait la conviction que Pierre était un saint, un prêtre de la foi la plus solide, sans un doute, qui n'avait rien de commun avec lui, ni dans les idées, ni dans la pratique de l'existence. Un coup de hache les avait désunis, ils habitaient deux mondes différents. Et, de même, Pierre s'imaginait Guillaume comme un déclassé, de conduite louche, n'ayant pas même épousé la femme dont il avait eu trois enfants, sur le point de se remarier avec cette fille trop jeune, tombée on ne savait d'où. En outre, il y avait les idées exaltées du savant et du révolutionnaire, la négation de tout, les pires violences acceptées, provoquées peut-être, le monstre vague de l'anarchie entrevu au fond. Alors, sur quel terrain l'entente aurait-elle pu se faire, du moment que chacun des deux frères gardait son préjugé contre l'autre, le voyait au bord opposé du gouffre, sans qu'une planche pût être jetée entre eux? Et, seuls, leurs pauvres cœurs sanglotaient de leur fraternelle tendresse éperdue.
Pierre n'ignorait pas que Guillaume avait déjà couru le risque d'être compromis dans une affaire anarchiste. Il ne lui posait aucune question. Mais il ne pouvait s'empêcher de songer qu'il ne se serait pas caché ainsi, s'il n'avait eu la crainte d'être arrêté comme complice. Complice de Salvat, l'était-il donc vraiment? Et Pierre frémissait, car il n'avait toujours pour se faire une opinion que les paroles échappées à son frère, après l'attentat, le cri accusant Salvat de lui avoir volé une cartouche, l'acte aussi de s'être si héroïquement élancé sous le porche de l'hôtel Duvillard, afin d'éteindre la mèche. Seulement, que d'obscurités encore! et, si on lui avait volé une cartouche de cet effroyable explosif, c'était donc qu'il en fabriquait, qu'il en avait chez lui? Sans doute, avec son poignet blessé, même s'il n'était pas complice, il n'avait eu qu'à disparaître, jugeant bien que, trouvé là, la main sanglante, déjà compromis, jamais il n'aurait convaincu personne de son innocence. Mais, quand même, les ténèbres restaient épaisses, le crime semblait possible, c'était une aventure affreuse.
Guillaume dut deviner, dans le tremblement de la main moite, que son frère lui abandonnait, un peu de l'anéantissement où tombait ce pauvre être, déjà foudroyé par le doute, et que la catastrophe achevait. Le sépulcre était vide, la cendre même en venait d'être balayée.
—Mon pauvre petit Pierre, reprit-il lentement, excuse-moi, si je ne te dis rien. Je ne peux rien te dire... Et puis, à quoi bon? nous ne nous entendrions certainement pas... Ne nous disons rien, ne goûtons que la joie d'être ensemble et, quand même, de nous aimer toujours.
Pierre leva les yeux; et, longuement, leurs regards restèrent l'un dans l'autre.
—Ah! bégaya-t-il, que les choses sont affreuses!
Mais Guillaume avait bien compris l'interrogation muette. Ses yeux y répondaient en ne se détournant pas, en s'allumant d'une flamme très pure, très haute.