Il n'avait pas les outils nécessaires, il se contenta de panser la plaie avec soin, après s'être assuré qu'aucune parcelle des projectiles n'était restée dans les chairs. Enfin, il partit, en promettant d'être là, le lendemain, de bonne heure. Et, comme le prêtre l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue, il le rassura: si l'os n'avait pas été atteint trop profondément, tout irait bien.
Pierre, de retour près du lit, y trouva son frère assis encore sur son séant, puisant une énergie dernière dans son désir d'écrire aux siens, pour les rassurer. Il dut reprendre la lampe et l'éclairer de nouveau, après lui avoir donné du papier et un crayon. Heureusement, Guillaume avait le libre usage de sa main droite. Il put, en quelques lignes, annoncer qu'il ne rentrerait pas à madame Leroi, sa belle-mère, qui était restée chez lui, après la mort de sa femme, et qui avait élevé ses trois grands fils. En outre, Pierre savait qu'il y avait, dans la maison, une jeune fille de vingt-cinq à vingt-six ans, la fille d'un ancien ami de Guillaume, recueillie par celui-ci à la mort du père, et qu'il devait épouser prochainement, malgré la grande différence d'âges. Mais c'étaient là, pour le prêtre, des choses vagues et troublantes, tout un côté de désordre condamnable, qu'il avait toujours feint d'ignorer.
—Alors, tu veux qu'on porte tout de suite cette lettre à Montmartre?
—Oui, tout de suite. Il n'est guère plus de sept heures, elle sera là-bas vers huit heures... Et un homme sûr, n'est-ce pas?
—Le mieux est que Sophie prenne un fiacre. Avec elle, on peut être sans crainte, elle ne bavardera pas... Attends, je vais arranger cela.
Sophie, appelée, comprit, promit de dire là-bas, si on la questionnait, que monsieur Guillaume était venu passer la nuit chez son frère, pour des raisons qu'elle ignorait. Et, sans faire aucune réflexion elle-même, elle s'en alla, après avoir dit simplement:
—Le dîner de monsieur l'abbé est servi, il n'aura qu'à prendre le bouillon et le ragoût sur le fourneau.
Mais, cette fois, quand Pierre revint s'asseoir près du lit, Guillaume y était retombé sur le dos, la tête soutenue par deux oreillers, très las, très pâle, envahi par la fièvre. La lampe brûlait doucement au coin d'un meuble, la paix était si profonde, qu'on entendait battre la grosse horloge, dans la salle à manger voisine. Un instant, ce grand silence régna autour des deux frères, enfin réunis et seuls, après tant d'années de séparation. Puis, le blessé avança au bord du drap sa bonne main, que le prêtre saisit, serra tendrement dans la sienne. Et cette étreinte se prolongea, et les deux mains fraternelles restèrent l'une dans l'autre.
—Mon pauvre petit Pierre, murmura très bas Guillaume, pardonne-moi de tomber ici de la sorte. J'envahis la maison, je prends ton lit, je t'empêche de dîner...
—Ne parle pas, ne te fatigue pas davantage, interrompit Pierre. Où veux-tu donc aller, si ce n'est ici, quand tu es dans la peine?