Sophie, à ce moment, vint dire à son maître que M. Théophile Morin était là, avec un autre monsieur. Très étonné de cette visite tardive, Pierre passa dans la pièce voisine, pour les recevoir. Il avait connu Morin, à son retour d'Italie, et l'avait aidé à faire traduire et adopter, dans les écoles italiennes, un excellent résumé des sciences actuelles, telles que les programmes universitaires les exigent. Franc-Comtois, compatriote de Proudhon, dont il avait fréquenté à Besançon la pauvre famille, fils lui-même d'un ouvrier horloger, Morin avait grandi dans les idées proudhoniennes, ami tendre des misérables, nourrissant une colère d'instinct contre la richesse et la propriété. Plus tard, venu à Paris comme petit professeur, passionné par l'étude, il s'était donné, de toute son intelligence, à Auguste Comte; et c'était ainsi qu'on aurait retrouvé chez lui, sous le positiviste fervent, l'ancien proudhonien, sa révolte personnelle de pauvre, en haine de la misère. Il s'en tenait d'ailleurs au positivisme scientifique, ayant renié le Comte si étrangement religieux des dernières années, dans sa haine de tout mysticisme. Son existence brave, unie et morne, n'avait eu qu'un roman, le coup de brusque fièvre qui l'avait emporté et fait combattre en Sicile, aux côtés de Garibaldi, lors de l'épopée légendaire des Mille. Et il était redevenu à Paris petit professeur, gagnant obscurément sa vie triste.
Lorsque Pierre rentra dans la chambre, il dit à son frère, la voix émue:
—Morin m'amène Barthès, qui s'imagine être en péril et qui me demande l'hospitalité.
Guillaume s'oublia, se passionna.
—Nicolas Barthès, un héros, une âme antique! je le connais, je l'admire et je l'aime... Il faut lui ouvrir ta maison toute grande.
Bache et Janzen s'étaient regardés en souriant. Puis, de son air froidement ironique, le dernier dit avec lenteur:
—Pourquoi monsieur Barthès se cache-t-il? Beaucoup de gens le croient mort, et c'est un revenant qui ne fait plus peur à personne.
Agé de soixante-quatorze ans, Barthès avait passé près de cinquante années en prison. Il était l'éternel prisonnier, le héros de la liberté que tous les gouvernements avaient promené de citadelle en forteresse. Depuis son adolescence, il marchait dans son rêve fraternel, il combattait pour une république idéale de vérité et de justice, et il aboutissait toujours au cachot, il allait toujours achever sa rêverie humanitaire sous de triples verrous. Carbonaro, républicain de la veille, sectaire évangélique, il avait conspiré à toutes les heures, dans tous les lieux, en lutte sans cesse contre le pouvoir, quel qu'il fût. Et, lorsque la république était venue, cette république qui lui avait coûté tant d'années de geôle, elle l'avait emprisonné à son tour, ajoutant des années d'ombre aux années déjà sans soleil. Et il restait le martyr de la liberté, et il la voulait quand même, elle qui n'était jamais.
—Mais vous vous trompez, reprit Guillaume froissé du ton railleur de Janzen, on songe une fois de plus à se débarrasser de Barthès, dont la probité intransigeante gêne nos hommes politiques; et il fait très bien de prendre ses précautions.
Nicolas Barthès entrait, un grand vieillard, sec et mince, le nez en bec d'aigle, les yeux brûlants encore sous les profondes arcades sourcilières, embroussaillées de longs poils blancs. La bouche édentée, restée fine, se perdait dans la barbe de neige, tandis que la couronne des cheveux, d'une blancheur d'auréole, tombait en boucles sur les épaules. Et, derrière lui, modestement, venait Théophile Morin, avec ses favoris gris, ses cheveux gris taillés en brosse, ses lunettes, son air jaune et las de vieux professeur, usé dans sa chaire. Ni l'un ni l'autre ne parurent s'étonner, n'attendirent une explication, en trouvant au lit cet homme, le poignet bandé; et il n'y eut aucune présentation, ceux qui se connaissaient se sourirent simplement.