Barthès se pencha, baisa Guillaume sur les deux joues.

—Ah! dit ce dernier presque gaiement, cela me donne du courage de vous voir!

Mais les deux nouveaux venus apportaient quelques renseignements. Une agitation extrême régnait sur les boulevards, la nouvelle de l'attentat s'était répandue de café en café, et l'on s'arrachait l'édition tardive d'un journal, où l'affaire se trouvait racontée, fort mal, avec d'extraordinaires détails. En somme, on ne savait encore rien de précis.

Pierre, en voyant Guillaume pâlir, le força de se recoucher. Et, comme il parlait d'emmener ces messieurs dans la pièce voisine, le blessé dit doucement:

—Non, non, je te promets de ne plus remuer, de ne plus ouvrir la bouche. Restez là, causez à demi-voix. Je t'assure que cela me fera du bien, de ne pas être seul et de vous entendre.

Alors, sous la lueur dormante de la lampe, une sourde conversation s'engagea. Le vieux Barthès, à propos de cette bombe qu'il jugeait abominable et imbécile, parlait avec la stupeur d'un héros des luttes légendaires pour la liberté, attardé dans des temps nouveaux, auxquels il ne comprenait absolument rien. Est-ce que la liberté enfin conquise ne suffirait pas à tout? Est-ce qu'il existait un autre problème que celui de fonder la vraie république? Puis, à propos de Mège et de son discours, prononcé l'après-midi à la Chambre, il fit amèrement le procès du collectivisme, qu'il déclarait être une des formes démocratiques du despotisme. Théophile Morin, lui, s'il se prononçait contre l'enrégimentement collectiviste des forces sociales, professait une haine plus vigoureuse encore contre l'odieuse violence des anarchistes; car il n'attendait le progrès que par l'évolution, il se montrait assez indifférent sur les moyens politiques qui devaient réaliser la société scientifique de demain. Les anarchistes, certes. Bache paraissait ne pas les aimer davantage, touché pourtant du songe idyllique, de l'espoir humanitaire en germe au fond de leur rage destructive, s'emportant lui aussi contre Mège, qu'il accusait, depuis son entrée à la Chambre, de n'être plus qu'un rhéteur, un théoricien rêvant de dictature. Et Janzen, toujours debout, avec le pli ironique de sa lèvre, dans son visage glacé, les écoutait tous les trois, ne lâchait des mots brefs, coupant comme des lames d'acier, que pour dire sa foi d'anarchie, l'inutilité des nuances, la nécessité de l'absolu, tout détruire pour tout reconstruire.

Pierre, demeuré près du lit, écoutait également avec une attention passionnée. Dans l'écroulement qui s'était fait en lui de toutes les croyances, dans le néant auquel il avait abouti, ces hommes venus là des quatre points des idées du siècle, remuaient le terrible problème dont il souffrait, celui de la croyance nouvelle attendue par la démocratie du siècle prochain. Et, depuis les ancêtres immédiats, depuis Voltaire, depuis Diderot, depuis Rousseau, quels continuels flots d'idées, se succédant, se heurtant sans fin, les unes enfantant les autres, toutes se brisant dans une tempête où il devenait si difficile de voir clair! D'où soufflait le vent, où allait la nef de salut, pour quel port fallait-il donc s'embarquer? Déjà il s'était dit que le bilan du siècle était à faire, qu'il devrait, après avoir accepté l'héritage de Rousseau et des autres précurseurs, étudier les idées de Saint-Simon, de Fourier, de Cabet lui-même, d'Auguste Comte et de Proudhon, de Karl Marx aussi, afin de se rendre au moins compte du chemin parcouru, du carrefour auquel on était arrivé. Et n'était-ce pas une occasion, puisqu'un hasard réunissait ces hommes chez lui, apportant les vivantes et adverses doctrines, qu'il se promettait d'examiner?

Mais, s'étant tourné, Pierre aperçut Guillaume très pâle, les paupières closes. Lui-même, dans sa foi en la science, venait-il de sentir passer le doute des théories contradictoires, la désespérance de voir la lutte pour la vérité accroître l'erreur?

—Tu souffres? demanda le prêtre, inquiet.

—Oui, un peu. Je vais tâcher de dormir.