—Madame, vous ne connaissez pas dans la maison un vieil ouvrier du nom de Laveuve?
La femme, tremblante maintenant de l'avoir fait entrer, puisque cela paraissait déplaire à son homme, essaya d'arranger les choses, timidement.
—Laveuve, Laveuve, non... Dis, Salvat, tu entends? Est-ce que tu connais, toi?
Salvat se contenta de hausser les épaules. Mais la petite fille ne put tenir sa langue.
—Ecoute donc, maman Théodore... C'est peut-être le Philosophe.
—Un ancien ouvrier peintre, continua Pierre, un vieillard malade, qui ne peut plus travailler.
Madame Théodore, du coup, fut renseignée.
—Alors, c'est ça, c'est bien ça... Nous l'appelons le Philosophe, un surnom qu'on lui a donné dans le quartier. Tout de même, rien n'empêche qu'il ne s'appelle Laveuve.
D'un de ses poings levés au plafond, vers le ciel, Salvat sembla protester contre l'abomination d'un monde et d'un Dieu qui laissaient crever de faim les vieux travailleurs, tels que des chevaux fourbus. Mais il ne parla pas, il retomba dans un silence sauvage et lourd, dans la sorte de méditation affreuse où il se trouvait, lorsque le prêtre avait paru. Il était mécanicien, et il regardait obstinément, posé sur la table, son sac à outils, un petit sac de cuir, où quelque chose faisait bosse, une pièce à reporter sans doute. Il devait songer au long chômage, à sa recherche vaine d'un travail quelconque, pendant ces deux derniers mois de terrible hiver. Ou peut-être songeait-il aux représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rêverie incendiaire qui allumait ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et brûlants. Tout d'un coup, il s'aperçut que sa fille avait pris le sac, tâchait de l'ouvrir, pour voir. Il eut un frémissement, et enfin il parla, la bouche bonne et amère, cédant à la brusque émotion qui le pâlissait.
—Céline, veux-tu bien laisser ça! Je t'ai défendu de toucher aux outils.