Il prit le sac, le déposa derrière lui, contre le mur, avec de grandes précautions.

—Alors, madame, demanda Pierre, ce Laveuve habite à cet étage?

Madame Théodore, d'un regard craintif, consulta Salvat. Elle n'était pas pour qu'on bousculât les curés, quand ils se donnaient la peine de venir, parce qu'il y avait parfois à gagner des sous avec eux. Et, lorsqu'elle comprit que Salvat, retombé dans sa noire rêverie, la laissait agir à sa guise, elle s'offrit tout de suite.

—Si monsieur l'abbé le veut bien, je vais le conduire. C'est justement au fond du corridor. Mais il faut savoir, parce qu'il y a encore des marches à monter.

Céline, voyant là un amusement, s'échappa des genoux de son père, accompagna le prêtre, elle aussi. Et Salvat resta seul dans la chambre de pauvreté et de souffrance, d'injustice et de colère, sans feu, sans pain, hanté de son rêve ardent, les yeux de nouveau fixés sur le sac, comme s'il y avait eu là, avec les outils, la guérison du monde.

En effet, il fallut gravir quelques marches; et, derrière madame Théodore et Céline, Pierre se trouva dans une sorte d'étroit grenier, sous le toit, une soupente de quelques mètres carrés, où l'on ne pouvait se tenir debout. Le jour n'entrait que par une lucarne à tabatière; mais, comme la neige bouchait la vitre, on dut laisser la porte grande ouverte, pour y voir clair. Ce qui entrait, c'était le dégel, la neige qui fondait et qui, goutte à goutte, coulait, inondait le carreau. Après ces longues semaines de froid intense, la noire humidité noyait tout de son frisson. Et là, sans une chaise, sans même un bout de planche, dans un coin du carreau nu, sur un tas de loques immondes, Laveuve gisait, tel qu'une bête à demi crevée parmi un tas d'ordures.

—Tenez! dit Céline de sa voix chantante, le voilà, c'est le Philosophe!

Madame Théodore s'était penchée, pour écouter s'il vivait toujours.

—Oui, il respire, je crois qu'il dort. Oh! s'il mangeait seulement tous les jours, il se porterait bien. Mais, que voulez-vous? il n'a plus personne, et quand on marche sur ses soixante-dix ans, le mieux serait d'aller se jeter à l'eau. Dans son métier de peintre en bâtiment, dès cinquante ans parfois, on ne peut plus travailler sur les échelles. Lui, d'abord, a trouvé des travaux de plain-pied à faire. Puis, il a eu la chance d'avoir des chantiers à garder. Et c'est fini, on l'a congédié de partout, voici deux mois qu'il est venu tomber dans ce coin, pour y mourir. Le propriétaire n'a point osé encore le jeter à la rue, bien que ce ne soit pas l'envie qui lui en manque... Nous autres, n'est-ce pas? nous lui apportons parfois un peu de vin, des croûtes. Mais, quand on n'a rien soi-même, comment voulez-vous qu'on donne à un autre?

Epouvanté, Pierre regardait cet effroyable reste, ce que cinquante années de travail et de misère, d'injustice sociale, avaient fait d'un homme. Il finissait par distinguer la tête blanche, usée, déprimée, déformée. Toute la débâcle du travail sans espoir sur une face humaine. La barbe inculte, embroussaillant les traits, l'air d'un vieux cheval qu'on ne tond plus, avec les mâchoires de travers, depuis que les dents étaient tombées. Des yeux vitreux, un nez qui sombrait dans la bouche. Et surtout cet aspect de bête déjetée par les fatigues du métier, éclopée, écroulée, bonne uniquement pour l'abattoir.