—Tiens! fouille dans la poche droite de mon gilet... Prends une petite clef, bon! et tu la remettras à madame Leroi, ma belle-mère, en lui disant que, s'il m'arrivait malheur, elle fasse ce qu'elle doit faire. Cela suffit, elle comprendra.
Un instant, Pierre avait hésité. Mais il le vit si épuisé par ce léger effort, qu'il le fit taire.
—Ne parle plus, reste tranquille. Je vais aller rassurer les tiens, puisque tu désires que ce soit moi qui me charge de la commission.
Cette démarche lui coûtait à ce point, que, dans la premier moment, il avait eu la pensée de voir si l'on ne pourrait pas en charger Sophie. Tous ses anciens préjugés se réveillaient, il lui semblait qu'il allait chez l'Ogre. Que de fois il avait entendu sa mère dire «cette créature», en parlant de la femme avec laquelle son fils aîné vivait, en dehors du mariage! Jamais elle n'avait voulu embrasser les trois fils nés de cette union libre, révoltée surtout de ce que la grand'mère, cette madame Leroi, fût restée dans le faux ménage, pour élever les petits. Et la force de ce souvenir était telle, chez lui, que, maintenant encore, lorsqu'il se rendait à la basilique du Sacré-Cœur, il regardait en passant la petite maison avec défiance, il s'en écartait comme d'une maison louche, où habitaient la faute et l'impudeur. Sans doute, depuis plus de dix ans, la mère des trois grands fils était morte. Mais ne s'y trouvait-il pas de nouveau une autre créature de scandale, cette jeune fille orpheline, recueillie par son frère, et que celui-ci devait épouser, malgré les vingt ans d'âge qui les séparaient? Pour lui, tout cela était contre les mœurs, anormal, blessant, et il rêvait un intérieur de révolte, où la vie déréglée, déclassée, aboutissait à un désordre moral et matériel dont il avait l'horreur.
Guillaume le rappela.
—Dis bien à madame Leroi que, si je venais à mourir, tu la préviendrais, pour qu'elle fît immédiatement ce qu'elle doit faire.
—Oui, oui, calme-toi, ne bouge plus, je dirai bien tout!... Sophie ne va pas quitter ta chambre, dans le cas où tu aurais besoin d'elle.
Et, après avoir fait à la servante ses dernières recommandations, Pierre partit, alla prendre le tramway, avec la pensée de le quitter boulevard Rochechouart, pour monter à pied sur la butte.
En chemin, dans le glissement berceur de la lourde voiture, il se souvint de ces histoires, qu'il ne connaissait qu'en partie, confusément, et dont il ne sut les détails que plus tard. C'était en 1850 que Leroi, un jeune professeur venu de Paris, tombé au lycée de Montauban, avec des idées ardentes, républicain passionné, avait épousé Agathe Dagnan, la dernière des cinq filles d'une pauvre famille protestante, originaire des Cévennes. La jeune madame Leroi était enceinte, lorsque son mari, au lendemain du coup d'Etat, menacé d'une arrestation, pour des articles violents publiés dans un journal de la ville, avait dû prendre la fuite et se réfugier à Genève; et c'était là qu'ils avaient eu leur fille Marguerite, en 1852, une délicate enfant. Pendant sept années, jusqu'à l'amnistie de 1859, le ménage s'était débattu dans la gêne, le père ne trouvant que de rares leçons mal payées, la mère retenue par les continuels soins que réclamait la fille. Puis, après le retour en France, à Paris, la mauvaise chance semblait s'être acharnée, l'ancien professeur avait longtemps frappé à toutes les portes, éconduit pour ses opinions, forcé de courir le cachet. Il allait enfin rentrer dans l'Université, lorsqu'un suprême coup de foudre l'avait abattu, une attaque de paralysie, les deux jambes mortes, à jamais cloué sur un fauteuil. Alors était venue la misère noire, toutes sortes de basses besognes, des articles pour les dictionnaires, des copies de manuscrits, des bandes de journaux, dont vivait à peine le ménage, dans un petit logement de la rue Monsieur-le-Prince.
Là dedans, Marguerite grandissait. Leroi, révolté par l'injustice et la souffrance, incroyant, prophétisait la république vengeresse des foliés de l'empire, le règne de la science qui balayerait le Dieu menteur et cruel des dogmes. Agathe, dont la foi protestante avait achevé de sombrer à Genève, devant les pratiques étroites et imbéciles, ne gardait en elle que le levain des anciennes révoltes. C'était elle qui était devenue à la fois la tête et la main de la maison, allant chercher l'ouvrage, le reportant, le faisant elle-même en grande partie, veillant au ménage, élevant et instruisant sa fille. Celle-ci ne fréquenta aucun cours, ne tint ce qu'elle savait que de son père et de sa mère, sans qu'il fût jamais question d'instruction religieuse. Au contact de son mari, madame Leroi, libérée de toute croyance, dans son atavisme protestant de la liberté d'examen, s'était créé une sorte d'athéisme tranquille, une idée de devoir, de justice humaine et souveraine, qu'elle réalisait avec bravoure, par-dessus toutes les conventions sociales. La longue iniquité dont son mari souffrait, le malheur immérité dont elle était frappée en lui et en sa fille, lui avaient donné à la longue une extraordinaire force de résistance, une puissance de dévouement qui faisaient d'elle une justicière, une directrice et une consolatrice, d'une énergie et d'une noblesse incomparables.