Ce fut là, dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince, après la guerre, que Guillaume connut les Leroi. Il occupait, sur le même palier, en face de leur petit logement, une grande chambre, où il travaillait avec passion. D'abord, il y eut à peine des saluts, les voisins étaient très fiers, très graves, menant leur pauvre vie dans une sorte de discrétion farouche. Puis, des rapports obligeants se nouèrent, le jeune homme procura à l'ancien professeur quelques articles à rédiger, pour une nouvelle encyclopédie. Soudainement, la catastrophe se produisit, Leroi mourut dans son fauteuil, un soir que sa fille le roulait de la table à son lit. Les deux femmes, éperdues, n'avaient pas de quoi le faire enterrer. Tout le secret de leur noire misère coulait avec leurs larmes, elles durent laisser agir Guillaume qui, dès ce moment, devint pour elles le confident, l'ami, l'homme nécessaire. Et la chose qui devait être se fit alors de la façon la plus simple et la plus tendre, permise par la mère elle-même, qui, dans son mépris de justicière pour une société où les bons mouraient de faim, se refusait à reconnaître la nécessité des liens sociaux. Il ne fut pas question de mariage. Un jour, Guillaume, qui avait vingt-trois ans, se trouva avoir pour femme Marguerite, qui en avait vingt, tous les deux beaux, sains et vigoureux, s'adorant et travaillant, débordant d'espoir en l'avenir.
Dès ce jour, une vie nouvelle commença. Guillaume, qui avait rompu tous rapports avec sa mère, touchait, depuis la mort de son père, une petite rente de deux cents francs par mois. C'était le pain strictement assuré; et il doublait déjà cette somme par ses travaux de chimiste, analyses, recherches, applications industrielles. Le jeune ménage alla s'installer sur la butte Montmartre, tout au sommet, dans une petite maison de huit cents francs de loyer, dont la grande commodité était un étroit jardin, où l'on pourrait plus tard installer un atelier de planches. Tranquillement, madame Leroi s'était mise avec sa fille et son gendre, les aidant, leur évitant une seconde servante, attendant, disait-elle, ses petits-enfants, pour les élever. Et ils étaient venus, de deux années en deux années: trois fils, trois petits hommes solides, Thomas, le premier, puis François, puis Antoine. Et, comme elle s'était donnée tout entière à son mari et à sa fille, comme elle se donnait à son gendre, elle se donna aux trois enfants nés de l'union heureuse, elle devint Mère-Grand, ainsi qu'on la nommait, Mère-Grand pour toute la maison, pour les vieux comme pour les jeunes. Elle était la raison, la sagesse, le courage, celle qui veillait sans cesse, qui menait tout, que l'on consultait sur tout, dont on suivait toujours les avis, régnant là souverainement, en reine mère toute-puissante.
Pendant quinze années, cette vie dura, vie de travail acharné, de paisible tendresse, dans la modeste petite maison, où la plus stricte économie réglait les dépenses, contentait les besoins. Puis, Guillaume perdit sa mère, hérita, put enfin réaliser son ancien désir, acheter la maison, faire construire un vaste atelier dans un coin du jardin, même un atelier en briques, qu'il surmonta d'un étage. Et la nouvelle installation était à peine terminée, la vie allait s'élargir, plus riante, lorsque le malheur revint, emporta brutalement Marguerite, une fièvre typhoïde dont elle mourut en huit jours. Elle n'avait que trente-cinq ans; son aîné, Thomas, en avait quatorze; et Guillaume restait veuf à trente-huit ans, avec ses trois fils, éperdu de la perte qu'il venait de faire. La pensée d'introduire une femme inconnue dans cet intérieur fermé, où les cœurs étaient tendrement unis, lui parut si vilaine, si insupportable, qu'il prit la décision de ne pas se remarier. Le travail l'absorbait, il ferait taire sa chair et son cœur. Heureusement, Mère-Grand restait debout et vaillante, et la maison gardait sa reine, les enfants retrouvaient en elle la directrice, l'éducatrice, grandie à l'école de la pauvreté et de l'héroïsme.
Deux années se passèrent. Puis, la famille s'augmenta, un événement brusque y fit entrer une jeune fille, Marie Couturier, la fille d'un ami de Guillaume. Ce Couturier était un inventeur, un fou de génie, qui avait mangé une fortune assez grosse à toutes sortes d'extraordinaires imaginations. Sa femme, très pieuse, en était morte de chagrin; et, tout en adorant sa fille, qu'il couvrait de caresses et comblait de cadeaux, les rares fois où il la voyait, il l'avait d'abord mise dans un lycée, puis l'avait oubliée chez une petite parente. En mourant, il ne s'était souvenu d'elle que pour supplier Guillaume de la recueillir chez lui et de la marier. La petite parente, une lingère, venait de faire faillite. Marie se trouvait sur le pavé, à dix-neuf ans, sans un sou, n'ayant pour elle que sa forte instruction, sa santé et sa bravoure. Jamais Guillaume ne voulut qu'elle donnât des leçons, qu'elle courût le cachet. Et il la prit tout naturellement pour aider Mère-Grand, qui n'était plus si alerte, approuvé d'ailleurs par celle-ci, heureuse elle-même de cette jeunesse et de cette gaieté dont la venue allait éclairer un peu le logis, bien sévère depuis la mort de Marguerite. Marie serait la sœur aînée, trop âgée pour que les garçons, au collège encore, pussent être troublés par sa présence. Elle travaillerait dans cette maison où tout le monde travaillait. Elle aiderait à la communauté, en attendant de rencontrer et d'aimer quelque brave garçon, qu'elle épouserait.
Cinq ans s'écoulèrent de nouveau, sans que Marie consentît à quitter la maison heureuse. La forte instruction qu'elle avait reçue, était tombée dans un cerveau solide, satisfait de tout savoir, bien qu'elle fût restée très pure, très saine, très naïve même, conservée vierge par sa naturelle droiture; et très femme, se faisant belle avec rien, s'amusant avec rien, toujours gaie et contente; et très pratique, pas rêveuse, s'occupant sans cesse à quelque travail, ne demandant à la vie que ce qu'elle pouvait donner, sans inquiétude aucune de l'au-delà. Elle se souvenait tendrement de sa mère, si pieuse, qui lui avait fait faire sa première communion, avec des larmes, en croyant lui ouvrir les portes du ciel. Mais, demeurée seule, elle avait cessé d'elle-même toute pratique religieuse, révoltée dans son bon sens, n'ayant pas besoin de cette police morale pour être sage, trouvant au contraire l'absurde dangereux, destructeur de la vraie santé. Comme Mère-Grand, elle en était arrivée à un athéisme tranquille, inconscient presque, non en raisonneuse, simplement en fille bien portante et brave, qui avait longtemps été pauvre sans en souffrir, qui ne croyait qu'à la nécessité de l'effort, tenue debout par sa certitude du bonheur mis dans la joie de la vie normalement, vaillamment vécue. Et son bel équilibre lui avait toujours donné raison, l'avait toujours guidée, sauvée. Aussi écoutait-elle volontiers son seul instinct, disant, avec son beau rire, qu'il était encore son meilleur conseiller. Deux fois, elle avait repoussé des offres de mariage; et, la seconde, comme Guillaume insistait, elle s'était étonnée, en lui demandant s'il avait assez d'elle dans la maison. Elle s'y trouvait très bien, elle y rendait des services. Pourquoi l'aurait-elle quittée, pourquoi se serait-elle exposée à être moins heureuse ailleurs, du moment qu'elle n'aimait personne?
Puis, peu à peu, l'idée d'un mariage possible entre Marie et Guillaume était née, avait pris toute une apparence d'utilité et de raison. Quoi de plus raisonnable, en effet, et quoi de meilleur pour tous? Si lui ne s'était pas remarié, c'était par un sacrifice pour ses fils, dans la seule crainte d'introduire près d'eux une étrangère, qui aurait peut-être gâté la joie, la paix tendre de la maison. Et voilà, maintenant, qu'une femme s'y trouvait, déjà maternelle pour les enfants, et dont l'éclatante jeunesse avait fini par troubler son cœur! Il était vigoureux encore, il avait toujours professé que l'homme ne devait pas vivre seul, bien qu'il n'eût pas trop souffert, jusque-là, de son veuvage, dans son acharnement au travail. Mais il y avait la différence des âges, et il se serait héroïquement tenu à l'écart, il aurait cherché pour la jeune fille un mari plus jeune, si ses trois grands fils, si Mère-Grand elle-même ne s'étaient faits les complices de son bonheur, en travaillant à une union qui allait resserrer tous les liens, rendre à la maison comme un printemps nouveau. Quant à Marie, très touchée, très reconnaissante de la façon dont Guillaume la traitait depuis cinq années, elle avait tout de suite consenti, cédant à un élan de sincère affection, où elle croyait sentir de l'amour. Pouvait-elle, d'ailleurs, agir plus sagement, fixer sa vie dans des conditions de bonheur plus certain? Et, depuis près d'un mois, le mariage, discuté et résolu, était fixé au printemps prochain, vers la fin d'avril.
Lorsque Pierre fut descendu du tramway, et qu'il monta les escaliers interminables qui mènent à la rue Saint-Eleuthère, il fut repris de son malaise, à la pensée qu'il allait pénétrer dans cette maison louche de l'Ogre, où tout, certainement, le blesserait et l'irriterait. Puis, dans quel bouleversement d'inquiétude ne devait-il pas s'attendre à la trouver, après la lettre que Sophie y avait apportée la veille, annonçant que le père ne rentrerait pas? Pourtant, tandis qu'il gravissait les derniers étages et qu'il levait anxieusement la tête, la petite maison lui apparut de loin, tout en haut, d'une sérénité et d'une douceur infinies, sous le clair soleil d'hiver qui s'était mis à luire, comme pour l'envelopper d'une affectueuse caresse.
Une petite porte, dans le vieux mur du jardin, ouvrait bien sur la rue Saint-Eleuthère, presque en face de la large voie qui conduisait à la basilique du Sacré-Cœur; mais, pour atteindre la maison, il fallait faire le tour, monter jusqu'à la place du Tertre, où se trouvaient la façade et l'entrée. Des enfants jouaient sur la place, une place carrée de petite ville de province, plantée d'arbres maigres, bordée d'humbles boutiques, la fruitière, l'épicier, le boulanger. Et, dans l'angle, à gauche, la maison, reblanchie l'autre printemps, montrait sa claire façade de cinq fenêtres, toujours mortes sur la place, car la vie était de l'autre côté, sur le jardin, qui dominait l'immense horizon de Paris.
Pierre se risqua, tira la sonnette; un bouton de cuivre luisant comme de l'or. Il y eut un son gai et lointain. Mais on ne vint pas tout de suite; et il allait sonner de nouveau, lorsque la porte s'ouvrit largement, découvrant toute l'allée, un couloir au bout duquel, à travers la maison, on apercevait, dans la lumière, l'océan de Paris, la mer sans bornes des toitures. Et là, se détachant dans ce cadre d'infini, une jeune fille de vingt-six ans était debout, vêtue d'une simple robe de laine noire, qu'elle avait à demi recouverte d'un grand tablier bleu, les manches retroussées au-dessus des coudes, les bras et les mains humides encore d'une eau mal essuyée.
Il se fit un instant de surprise et de gêne. La jeune fille, accourue avec son air riant, était devenue grave devant cette soutane, sourdement hostile. Et le prêtre vit qu'il devait se nommer.