—Si vous voulez bien me suivre, monsieur l'abbé? Il faut traverser le jardin.

Dans la maison, de l'autre côté du couloir, en face de la cuisine et de la buanderie, il y avait deux pièces, la bibliothèque donnant sur la place du Tertre, et la salle à manger dont les deux fenêtres ouvraient sur le jardin. Les quatre pièces du premier étage servaient de chambres au père et aux trois fils. Quant au jardin, petit déjà autrefois, il se trouvait maintenant réduit à une sorte de cour sablée, par la construction du vaste atelier qui occupait tout un coin. Pourtant, des anciens arbres, il restait deux pruniers énormes, aux vieux troncs rugueux, ainsi qu'un gros bouquet de lilas, d'une vigueur extrême, qui se couvraient de fleurs au printemps. Et Marie, devant ces lilas, avait ménagé une large plate-bande, où elle s'amusait à cultiver elle-même quelques rosiers, des giroflées et des résédas.

D'un geste, elle montra les pruniers noirs, les lilas et les rosiers, à peine verdis de pointes tendres, tout ce petit coin de nature endormi encore par l'hiver.

—Dites à Guillaume de guérir vite et d'être ici pour les premiers bourgeons.

Puis, comme Pierre à ce moment la regardait, ses joues tout d'un coup s'empourprèrent. C'étaient ainsi, chez elle, de brusques et involontaires rougeurs, parfois, aux mots les plus innocents, et qui la désespéraient. Elle trouvait cela ridicule, de s'émotionner de la sorte, comme une petite fille, lorsque son cœur était si brave. Mais son pur sang de femme avait gardé cette délicatesse exquise, une pudeur si naturelle, qu'elle échappait à sa volonté. Sans doute, simplement, elle venait de rougir, parce qu'elle craignait d'avoir fait, devant ce prêtre, une allusion à son mariage, en souhaitant le printemps.

—Veuillez entrer, monsieur l'abbé. Les enfants sont justement là tous les trois.

Et elle l'introduisit dans l'atelier.

C'était une très vaste salle, haute de cinq mètres, le sol pavé de briques, les murs nus, peints en gris fer. Une nappe de clarté, un bain ruisselant de tiède soleil, inondait les moindres coins, y pénétrait par le large vitrage ouvert au midi, en face de l'immensité de Paris; et il y avait là des claies de bois, qu'on baissait l'été, afin d'amortir l'ardeur trop vive des jours brûlants. Toute la famille vivait dans cette salle, du matin au soir, en une tendre et étroite communauté de travail. Chacun s'y était installé à sa guise, y avait sa place choisie, où il pouvait s'isoler dans sa besogne. D'abord, le père qui occupait une moitié de la salle avec son laboratoire de chimiste, le fourneau, les tables d'expérience, les planches pour ranger les appareils, les vitrines, les armoires encombrées de fioles et de bocaux. Puis, à côté, Thomas, l'aîné, avait établi une petite forge, une enclume, un étau, l'outillage complet de l'ouvrier mécanicien qu'il avait voulu être, après son baccalauréat, afin de ne pas quitter son père et de l'aider, en collaborateur discret, pour de certaines applications. Dans l'autre coin, les deux cadets, François, et Antoine, faisaient ensemble bon ménage, aux deux bords d'une large table, parmi un encombrement de cartons, de casiers, de bibliothèques tournantes: François, chargé de lauriers universitaires, entré premier à l'Ecole Normale, où il préparait actuellement un examen; Antoine, pris en troisième du dégoût des études classiques, envahi par la passion unique du dessin, tout entier maintenant à son métier de graveur sur bois. Et, devant le vitrage, sous la pleine lumière, en face de l'horizon immense, Mère-Grand et Marie avaient, elles aussi, leur table de travail, des coutures, des broderies, un autre coin encore de chiffons et de délicates choses, parmi le pêle-mêle un peu rude des cornues, des outils, des gros livres, entassés de toutes parts.

Mais Marie avait crié, de sa voix calme, qu'elle s'efforçait de rendre rassurante et joyeuse:

—Les enfants! les enfants! voici monsieur l'abbé qui apporte des nouvelles de père!