Chez les trois fils, il avait senti comme un frémissement, une ruée de tout leur être au secours, à la défense du père. Et c'était pour eux qu'il cherchait des paroles de bon espoir.
—Il est chez moi, à Neuilly... Avec des soins, aucune complication grave ne se produira, certainement. Il m'envoie pour vous dire que vous soyez sans aucune inquiétude.
Mère-Grand ne laissait pas paraître la moindre crainte. Très calme, elle avait semblé ne rien apprendre qu'elle ne sût déjà. Même elle paraissait soulagée, hors de l'angoisse qu'elle n'avait dite à personne.
—S'il est chez vous, monsieur, il y est évidemment le mieux du monde, à l'abri de tout danger... Sa lettre d'hier soir, sans explication sur la cause qui le retenait, nous avait surpris, et nous aurions fini par nous en effrayer... Tout va très bien maintenant.
Et, pas plus que Marie, Mère-Grand ni les trois fils ne demandèrent des explications. Sur une table, Pierre venait d'apercevoir des journaux du matin, jetés là, grands ouverts, avec leurs renseignements débordants sur l'attentat. A coup sûr, ils avaient lu, ils avaient craint que leur père ne fût compromis dans l'affreuse aventure. Que savaient-ils au juste? Ils devaient ignorer Salvat, ils ne pouvaient reconstituer l'enchaînement imprévu des circonstances, qui avait amené la rencontre, puis la blessure. Mère-Grand, sans doute, était au courant de plus de choses. Mais eux, les trois fils, ainsi que Marie, ne savaient rien, ne se permettaient de rien savoir. Et, alors, quelle force de respect et de tendresse, dans leur inébranlable confiance au père, dans leur tranquillité, dès qu'il leur faisait dire qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter de lui!
—Madame, reprit Pierre, Guillaume m'a prié de vous remettre cette petite clef, en vous rappelant de faire ce dont il vous a chargée, dans le cas où il lui arriverait malheur.
Elle eut à peine un léger tressaillement, en prenant la clef; et, simplement, elle répondit, comme s'il se fût agi du vœu d'un malade, le plus ordinaire du monde:
—C'est bien, dites-lui que sa volonté serait faite... Mais veuillez donc vous asseoir, monsieur.
En effet, Pierre était resté debout. Il dut accepter une chaise, malgré sa gêne persistante, désireux de ne pas la laisser voir, dans cette maison où, en somme, il se trouvait en famille. Marie, qui ne pouvait vivre sans occuper ses doigts, venait de se remettre à une broderie, un de ces fins travaux d'aiguille qu'elle s'entêtait à faire pour une grande maison de trousseaux et layettes, voulant au moins, disait-elle en riant, gagner son argent de poche. Par habitude aussi, même quand il y avait là des visiteurs, Mère-Grand avait repris l'éternel raccommodage de bas, pour lequel elle était montée chercher de la laine. Et François, ainsi qu'Antoine, retournés tous les deux devant leur table, s'étaient de nouveau assis; tandis que Thomas, seul debout, s'appuyait contre son étau. C'était comme une courte récréation qu'ils s'accordaient, avant d'achever leur tâche. Une grande douceur d'intimité laborieuse s'épandit dans la vaste salle ensoleillée.
—Mais, dit Thomas, nous irons tous voir père demain.