Le jeune homme, comme s'il redescendait d'un rêve, se mit également à rire.

—Si, si, que tu l'aimes bien, et qu'il revienne vite, pour que tu le rendes heureux.

Tous s'égayèrent, Marie elle-même, sans gêne aucune, dans une tranquille joie, dans la certitude de l'avenir. Il n'y avait là, entre eux et elle, qu'une affection heureuse. Et Mère-Grand, de ses lèvres décolorées, avait souri gravement, elle aussi, approuvant le bonheur que la vie semblait leur promettre.

Pierre voulut rester quelques minutes encore. On causa, et son étonnement augmentait. Il était allé de surprise en surprise, dans cette maison où il s'attendait à trouver la vie louche et déclassée, le désordre, la révolte destructive de toute morale. Et il tombait dans une sérénité tendre, dans une discipline si forte, qu'elle mettait là une gravité, presque une austérité de couvent, tempérée de jeunesse et de gaieté. La vaste salle sentait bon le travail et la paix, tiède de clair soleil. Mais ce qui le frappait surtout, c'était la forte éducation, cette bravoure des esprits et des cœurs, ces fils qui, sans rien laisser voir de leurs sentiments personnels, sans se permettre de juger leur père, se contentaient de ce qu'il leur faisait dire, attendaient les événements, stoïques, muets, en se remettant à leur tâche quotidienne. Rien n'était ni plus simple, ni plus digne, ni plus haut. Et il y avait encore l'héroïsme souriant de Mère-Grand et de Marie, qui toutes les deux couchaient au-dessus du laboratoire, où se manipulaient les plus terribles poudres, dans le continuel danger d'une explosion toujours possible.

Mais ce courage, cet ordre, cette dignité, ne faisaient que surprendre Pierre, sans le toucher. Il n'avait pas lieu de se plaindre, l'accueil était correct, sinon tendre, car il n'était encore là qu'un étranger, un prêtre. Et, malgré tout, il restait hostile, soulevé par cette sensation qu'il avait de se trouver dans un milieu où pas une de ses tortures ne pouvait être partagée, ni même soupçonnée. Comment s'arrangeaient-ils donc, ces gens, pour être si calmes, si heureux, dans leur incroyance religieuse, leur unique foi à la science, en face de ce terrifiant Paris, qui étalait devant eux la mer sans bornes, l'abomination grondante de ses injustices et de ses misères? Il tourna la tête, il le regarda par le large vitrage, d'où il apparaissait à l'infini, toujours présent, toujours vivant de sa vie colossale. A cette heure, sous le soleil oblique de l'après-midi d'hiver, Paris était ensemencé d'une poussière lumineuse, comme si quelque semeur invisible, caché dans la gloire de l'astre, eût jeté à main pleine ces volées de grains, dont le flot d'or s'abattait de toutes parts. L'immense champ défriché en était couvert, le chaos sans fin des toitures et des monuments n'était plus qu'une terre de labour, dont quelque charrue géante avait creusé les sillons. Et Pierre, dans son malaise, agité quand même d'un besoin d'invincible espoir, se demanda si ce n'étaient pas là les bonnes semailles, Paris ensemencé de lumière par le divin soleil, pour la grande moisson future, cette moisson de vérité et de justice dont il désespérait.

Enfin, Pierre se leva et partit, en promettant d'accourir, si les nouvelles devenaient mauvaises. Ce fut Marie qui l'accompagna jusqu'à la porte de la rue. Et là, brusquement, elle fut reprise d'une de ces rougeurs de petite fille qui l'ennuyaient tant, elle s'empourpra, lorsqu'elle voulut, elle aussi, envoyer son mot de tendresse au blessé. Mais, bravement, elle prononça le mot, les yeux gais et candides, fixés sur ceux du prêtre.

—Au revoir, monsieur l'abbé... Dites à Guillaume que je l'aime et que je l'attends.

III

Trois jours se passèrent. Dans la petite maison de Neuilly, Guillaume, brûlé de fièvre, cloué sur cette couche où l'impatience le dévorait, se sentait repris d'une anxiété croissante, chaque matin, à l'arrivée des journaux. Pierre avait bien essayé de les faire disparaître. Mais il voyait alors son frère se tourmenter davantage, et c'était lui-même qui devait lui lire tout ce qui paraissait sur l'attentat, un extraordinaire flot dont les colonnes ne désemplissaient plus.

Jamais pareil débordement n'avait encore inondé la presse. Le Globe, si prudent, si grave d'ordinaire, n'était pas épargné, cédait à ce coup de folie de l'information à outrance. Mais il fallait voir les journaux sans scrupules, la Voix du Peuple surtout, exploitant la fièvre publique, terrifiant, détraquant la rue, pour tirer et vendre davantage. Chaque matin, c'était une imagination nouvelle, une effroyable histoire à bouleverser le monde. On racontait que de grossières lettres de menaces étaient adressées journellement au baron Duvillard, pour lui annoncer qu'on allait tuer sa femme, sa fille, son fils, l'égorger lui-même, faire sauter son hôtel, à ce point que, jour et nuit, cet hôtel était gardé par une nuée d'agents en bourgeois. Ou bien il s'agissait d'une stupéfiante invention, un égout du côté de la Madeleine, dans lequel des anarchistes étaient descendus, minant tout le quartier, apportant des tonneaux de poudre, un volcan où devait s'engloutir une moitié de Paris. Ou bien on affirmait qu'on tenait la trame d'un immense complot, enserrant l'Europe entière, du fond de la Russie au fond de l'Espagne, et dont le signal partirait de la France, un massacre de trois jours, les boulevards balayés par la mitraille, la Seine rouge, roulant du sang. Et, grâce à cette belle et intelligente besogne de la presse, la terreur régnait, les étrangers épouvantés désertaient en masse les hôtels, Paris n'était plus qu'une maison de fous, où trouvaient créance les plus imbéciles cauchemars.