—Je vous répète que je ne l'ai plus revu. Pour sûr, il doit être en Belgique. Ah, ouiche! une bombe, vous dites vous-même qu'il est trop bon et qu'il ne tuerait pas une mouche!

En revenant à Neuilly, dans le tramway, Pierre tomba en une songerie profonde. Il avait encore en lui l'agitation ouvrière du quartier, le bourdonnement de l'usine, toute cette activité débordante de ruche. Et, pour la première fois, sous l'empire du tourment où il était, la nécessité du travail lui apparaissait une fatalité qui se révélait aussi comme une santé et une force. Là, il découvrait enfin un terrain solide, l'effort qui entretient et qui sauve. Etait-ce donc la première lueur d'une foi nouvelle? Mais quelle dérision! le travail incertain, sans espoir, le travail aboutissant à l'éternelle injustice! et la misère alors guettant toujours l'ouvrier, l'étranglant au moindre chômage, le jetant à la borne comme un chien crevé, dès que venait la vieillesse!

A Neuilly, près du lit de Guillaume, Pierre trouva Bertheroy, qui venait de le panser. Et le vieux savant ne semblait pas rassuré encore sur les complications que pouvait amener la blessure.

—Aussi, vous ne vous tenez pas tranquille, je vous trouve toujours dans une émotion, dans une fièvre désastreuse. Il faut vous calmer, mon cher enfant, rien ne doit vous tourmenter, que diable!

Puis, quelques minutes après, comme il partait, il dit avec son bon sourire:

—Vous savez, qu'on est venu pour m'interviewer, à propos de cette bombe de la rue Godot-de-Mauroy. Ces journalistes, ils s'imaginent qu'on sait tout! J'ai répondu à celui-là qu'il serait bien aimable de me renseigner lui-même sur la poudre employée... Et, à ce propos, je fais demain, à mon laboratoire, une leçon sur les explosifs. Il y aura quelques personnes. Venez donc, Pierre, vous en rendrez compte à Guillaume, ça l'intéressera.

Pierre, sur un regard de son frère, accepta. Puis, lorsqu'ils furent tous deux seuls, et qu'il lui eut conté son après-midi, Salvat soupçonné, le juge d'instruction mis sur la bonne piste, Guillaume fut repris d'une fièvre intense, la tête dans l'oreiller, les yeux clos, bégayant en une sorte de cauchemar:

—Allons, c'est la fin... Salvat arrêté, Salvat questionné... Ah! tant de travail, tant d'espoir qui croule!

IV

Dès une heure et demie, Pierre était rue d'Ulm, où Bertheroy habitait une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donnée, pour qu'il y installât un laboratoire d'étude et de recherches. Et tout le premier étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l'illustre chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d'élèves et d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expériences, exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.