Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau était derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d'échantillons de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les chaises, des confrères du savant surtout, quelques jeunes gens, même des dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait le maître, on causait avec lui comme dans l'intimité.
Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s'avança, lui serra la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir à côté de François Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa troisième année, à l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas à faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'époque. Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs, dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laissé une impression de charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit à l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux aussi d'avoir des nouvelles de son père.
Bertheroy commença. Il parlait d'une façon familière, très sobrement, avec des trouvailles de mots. Il résuma d'abord les recherches, les travaux déjà considérables qu'il avait faits sur les matières explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres à faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il était prudent. Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient d'en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait apporté à lui-même un fragment, pour qu'il donnât son avis. Cette bombe paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d'un allumage à mèche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'était la formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on décuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commençait, les discussions achevaient d'obscurcir le problème, dès qu'on voulait se prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts, l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres, sans d'ailleurs s'entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui, très modestement, il s'était récusé, les fragments qu'on lui avait soumis portant des traces en vérité trop légères pour qu'on se livrât à une analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa conviction était qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu'on avait pu concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un de ces inventeurs naïfs à la main heureuse, découvrant dans le mystère la formule de cette poudre. Et c'était à ceci qu'il voulait en venir, aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu'il pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'étude dans ce sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre. L'avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très large, très belle, il dit qu'on avait déshonoré jusqu'à présent les explosifs, en les employant à des œuvres imbéciles de vengeance et de désastre, tandis qu'il y avait peut-être en eux la force libératrice que la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde, lorsqu'on les aurait domestiqués, réduits à n'être plus que les serviteurs obéissants de l'homme.
Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie à peine, sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons que le maître ouvrait. Lui-même venait d'être violemment intéressé, car il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas établir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier redoutait si fort de voir à la merci d'un juge d'instruction. Aussi, lorsqu'ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant de partir ensemble, dit-il avec intention:
—Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu développer de si admirables idées.
Le vieux savant se contenta de sourire.
—Bah! résumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que moi là-dessus.
Dans la rue, François, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la muette altitude d'un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de quelques pas faits en silence:
—Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des Académies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il émargeait moins au budget et s'il avait les membres moins liés de grands cordons!
—Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond, je crois bien qu'il est libéré de tout.