Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prêtre s'arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.
—Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes très libres, trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne petite table d'écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et clair.
Admis à la fois à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale, il avait opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section scientifique. Son père désirait qu'il s'assurât un métier, celui de professeur, quitte à rester indépendant, à ne s'occuper que de travaux personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait. Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier examen, et c'était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il n'avait d'autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues promenades dans le jardin du Luxembourg.
Machinalement, François s'était mis en marche vers ce jardin, où Pierre le suivit en causant. L'après-midi de février y était d'une douceur printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des lilas. La conversation était restée sur l'Ecole.
—Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime guère l'esprit. Certes, il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient à régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité, sont le plus souvent insupportables... Après n'avoir juré que par Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale, inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont très parisiens, ils risquent la culbute et l'argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par distinction, à la croyance des humbles, à l'idéalisme naïf et délicieux du petit Jésus de la crèche.
François s'était mis à rire.
—Oh! le portrait est un peu chargé, mais c'est cela, c'est bien cela.
—J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouvé cette terreur d'être dupes, aboutissant à la réaction contre tout l'effort, tout le travail du siècle: dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'épouvantail, le comble du ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette élégance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant des vérités, même à monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire par exemple aux miracles de Lourdes.
Etonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s'en aperçut, se modéra. Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se l'imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu'il avait eu pitié des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même ici il était plein d'un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation d'un spiritualisme mensonger, à la promesse d'une éternité de bonheur, dans la mort souhaitée, exaltée. N'était-ce pas l'assassinat même de la vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le simple devoir d'être et de donner son effort? Toujours le moi se faisait centre, toujours l'individu exigeait d'être heureux par soi et en soi. Ah! cette jeunesse qu'il rêvait vaillante, acceptant la tâche d'aller toujours à plus de vérité, n'étudiant le passé que pour s'en libérer et pour marcher à l'avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par surmenage d'un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine!
François s'était remis à sourire.