—Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi à l'Ecole... Vous ne semblez connaître que les Normaliens de la section des lettres, vous changeriez sûrement d'avis, si vous connaissiez les Normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littéraires, il est très vrai que la réaction contre le positivisme se fait sentir, et qu'ils sont hantés, eux aussi, par l'idée de la fameuse banqueroute de la science. Cela tient sans doute un peu aux maîtres qu'ils ont, aux néo-spiritualistes et aux rhétoriciens dogmatiques entre les mains desquels ils sont tombés. Et cela tient plus encore à la mode, à l'air du temps qui veut, comme vous le dites très bien, que la vérité scientifique soit mal portée, sans grâce, d'une brutalité inacceptable pour les intelligences distinguées et légères. Un garçon de quelque finesse, et qui veut plaire, est forcément acquis à l'esprit nouveau.

—Ah! l'esprit nouveau! interrompit Pierre, dans un cri qu'il ne put retenir, il n'a pas l'innocence d'une mode passagère, il est une tactique, et terrible, tout un retour des ténèbres contre la lumière, de la servitude contre l'affranchissement des esprits, contre la vérité et la justice!

Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en plus étonné, il se tut. La figure de monseigneur Martha s'était dressée, et il croyait l'entendre, dans la chaire de la Madeleine, s'efforçant de reconquérir Paris à la politique de Rome, à ce prétendu néo-catholicisme qui acceptait de la démocratie et de la science ce qu'il pouvait en faire sien, pour les détruire. C'était la suprême lutte, tout le poison versé à la jeunesse partait de là, il n'ignorait pas les efforts faits dans les établissements religieux, afin d'aider à cette renaissance du mysticisme, avec l'espoir fou de hâter la déroute de la science. On disait que monseigneur Martha était tout puissant à l'Université catholique et qu'il répétait à ses intimes qu'il faudrait trois générations d'élèves bien pensants et dociles, avant que l'Église redevint la maîtresse souveraine de la France.

—Pour l'Ecole, je vous assure que vous vous trompez, répéta François. Il s'y trouve sans doute quelques croyants étroits. Mais, même dans la section des lettres, le plus grand nombre ne sont au fond que des sceptiques, d'une moyenne aimable et discrète, professeurs avant tout, bien qu'ils en aient un peu la honte, et dès lors gâtés par une ironie de cuistres émancipés, ravagés par l'esprit critique, incapables de créations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de leurs rangs le génie attendu. Et ce serait à souhaiter qu'un génie barbare vînt, sans lecture, sans critique, sans pondération et sans nuance, ouvrir à coups de hache le siècle de demain, dans une belle flambée de vérité et de réalité... Quant à mes camarades de la section scientifique, je vous jure que le néo-catholicisme, le mysticisme, l'occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent guère. Ils n'en sont pas à faire une religion de la science, ils restent très ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits très clairs, très nets et très fermes, passionnés de certitude, tout au zèle de l'enquête, dont l'effort se continue au travers du vaste champ des connaissances humaines. Ils n'ont pas bronché, ils demeurent des positivistes convaincus, des évolutionnistes, des déterministes, qui ont mis leur foi dans l'observation et dans l'expérience, pour la conquête définitive du monde.

Lui-même s'animait, laissait déborder sa foi, par les allées calmes et ensoleillées du jardin.

—Ah! la jeunesse! est-ce qu'on la connaît? Cela nous fait rire, lorsque nous voyons toutes sortes d'apôtres se la disputer, la tirer à eux, la déclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la veulent, pour le triomphe de leurs idées. La vraie jeunesse, elle est dans les Ecoles, dans les laboratoires, dans les bibliothèques. C'est cette jeunesse-là qui travaille, qui apportera demain, et non la prétendue jeunesse des cénacles, des manifestes, des extravagances. Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n'entend qu'elle. Mais si vous saviez l'effort continu, la passion des autres, de ceux qui se taisent, enfermés dans leur tâche! Et de ceux-là, j'en connais beaucoup, ils sont avec le siècle, ils n'en ont rejeté aucun des espoirs, ils marchent au siècle prochain, résolus à poursuivre la besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumière, vers plus d'équité. Allez leur parler, à ceux-là, de la banqueroute de la science: ils hausseront les épaules, car ils savent bien que jamais la science n'a enflammé plus de cœurs ni fait de plus prodigieuses conquêtes. Qu'on les ferme donc, les Ecoles, les laboratoires, les bibliothèques, qu'on change profondément le sol social, alors seulement on pourra craindre d'y voir repousser l'erreur, si douce aux cœurs faibles, aux cerveaux étroits!

Mais ce bel élan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s'arrêta pour serrer la main de François. Et Pierre fut surpris de reconnaître le fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d'ailleurs, le salua très correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.

—Comment! te voilà dans notre vieux quartier, en province?

—Mon cher, je vais là-bas, derrière l'Observatoire, chez Jonas... Tu ne connais pas Jonas? Oh! mon cher, un sculpteur génial qui en est arrivé à supprimer presque la matière. Il a fait la Femme, une figure haute comme le doigt, et qui n'est plus qu'une âme, sans l'ignoble bassesse des formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et c'est grand, et c'est écrasant, une esthétique, une religion!

François le regardait en souriant, pincé dans sa longue redingote, avec sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taillés, qui lui donnaient son air laborieux d'androgyne.