Au demeurant, le jeune homme ne désespérait pas. Parfois, il se croyait au but et arrangeait déjà sa vie, pour le jour prochain où il serait l'amant de la patronne. Il avait gardé Marie, afin de patienter; seulement, si elle était commode et si elle ne lui coûtait rien, elle pouvait devenir gênante peut-être, avec sa fidélité de chien battu. Aussi, tout en la reprenant, les soirs d'ennui, songeait-il déjà à la façon dont il romprait. La lâcher brutalement lui semblait maladroit. Un matin de fête, comme il allait retrouver au lit sa voisine, pendant une course matinale du voisin, l'idée lui était enfin venue, de rendre Marie à Jules, de les mettre aux bras l'un de l'autre, si amoureux, qu'il pourrait se retirer, la conscience tranquille. C'était du reste une bonne action, dont le côté attendrissant lui enlevait tout remords. Pourtant, il attendait, il ne voulait pas se trouver sans femme.
Chez les Campardon, une autre complication préoccupait Octave. Il sentait arriver le moment où il devrait prendre ses repas ailleurs. Depuis trois semaines, Gasparine s'installait dans la maison, avec une autorité de plus en plus large. Elle était revenue d'abord chaque soir; puis, on l'avait vue pendant le déjeuner; et, malgré son travail au magasin, elle commençait à se charger de tout, de l'éducation d'Angèle et des provisions du ménage. Rose répétait sans cesse devant Campardon:
—Ah! si Gasparine logeait avec nous!
Mais, chaque fois, l'architecte s'écriait, rougissant de scrupule, tourmenté d'une honte:
—Non, non, ça ne se peut pas…. D'ailleurs, où la coucherais-tu?
Et il expliquait qu'il faudrait donner à la cousine son cabinet comme chambre, tandis que lui transporterait sa table et ses plans dans le salon. Certes, ça ne l'aurait aucunement gêné; il se déciderait peut-être un jour à faire ce déménagement, car il n'avait pas besoin d'un salon, et il finissait par être trop à l'étroit, pour le travail qui lui arrivait de tous côtés. Seulement, Gasparine pouvait rester chez elle. A quoi bon se mettre en tas?
—Quand on est bien, répétait-il à Octave, on a tort de vouloir être mieux.
Vers ce temps-là, il fut obligé d'aller à Évreux passer deux jours. Les travaux de l'archevêché l'inquiétaient. Il avait cédé à un désir de monseigneur, sans qu'il y eût de crédit ouvert, et la construction du fourneau des nouvelles cuisines et du calorifère menaçait d'atteindre un chiffre très élevé, qu'il lui serait impossible de porter aux frais d'entretien. D'autre part, la chaire, pour laquelle on avait accordé trois mille francs, monterait à dix mille au moins. Il désirait s'entendre avec monseigneur, afin de prendre certaines précautions.
Rose l'attendait seulement le dimanche soir. Il tomba au milieu du déjeuner, et son entrée brusque causa un effarement. Gasparine se trouvait à table, entre Octave et Angèle. On affecta d'être à l'aise; mais il régnait un air de mystère. Lisa venait de refermer la porte du salon, sur un geste désespéré de madame; tandis que la cousine repoussait du pied, sous les meubles, des bouts de papier qui traînaient. Lorsqu'il parla de se déshabiller, tous l'arrêtèrent.
—Attendez donc. Prenez une tasse de café, puisque vous avez déjeuné à
Évreux.