—Ça n'avance à rien, maintenant qu'il est là…. Voyons, il ne faut pas dîner ici; ce serait trop triste. Je vous emmène au restaurant, voulez-vous?
La jeune femme rougit. Dîner au restaurant était sa joie. Elle parla pourtant de sa fille, qui l'empêchait toujours de prendre des plaisirs. Mais il fut décidé que, cette fois, Lilitte serait de la partie. Et ce fut une soirée charmante. Octave les avait menés au Boeuf à la mode, dans un cabinet, pour être plus libre, disait-il. Là, il les accabla de nourriture, avec une prodigalité émue, ne songeant pas à l'addition, heureux de les voir manger. Même, au dessert, quand on eut allongé Lilitte entre deux oreillers du divan, il demanda du champagne; et ils s'oublièrent, les coudes sur la table, les yeux humides, tous trois pleins de coeur, alanguis par la chaleur suffocante du cabinet. Enfin, à onze heures, ils parlèrent de rentrer; mais ils étaient très rouges, l'air frais de la rue les grisa. Alors, comme la petite, tombant de sommeil, refusait de marcher, Octave, pour bien faire les choses jusqu'au bout, voulut absolument prendre une voiture, malgré le voisinage de la rue de Choiseul. Dans le fiacre, il eut le scrupule de ne pas serrer entre les siennes les jambes de Marie. Seulement, en haut, pendant que Jules bordait Lilitte, il posa un baiser sur le front de la jeune femme, le baiser d'adieu d'un père qui cède sa fille à un gendre. Puis, les voyant, très amoureux, se regarder d'un air ivre, il les coucha, il leur souhaita à travers la porte une bonne nuit, avec beaucoup de jolis rêves.
—Ma foi, pensait-il en se fourrant tout seul dans son lit, ça m'a coûté cinquante francs, mais je leur devais bien ça…. Après tout, je n'ai qu'un désir, c'est que son mari la rende heureuse, cette petite femme!
Et, attendri de son bon coeur, il résolut, avant de s'endormir, de tenter le grand coup, le lendemain soir.
Chaque lundi, après le dîner, Octave aidait madame Hédouin à examiner les commandes de la semaine. Pour cette besogne, tous deux se retiraient dans le cabinet du fond, une étroite pièce où il y avait seulement une caisse, un bureau, deux chaises et un canapé. Mais, ce lundi-là, les Duveyrier menaient justement madame Hédouin à l'Opéra-Comique. Aussi, vers trois heures, appela-t-elle le jeune homme. Malgré le clair soleil, ils durent allumer le gaz, car le cabinet ne recevait qu'un jour livide par une cour intérieure. Comme il poussait le verrou et qu'elle le regardait, étonnée:
—Personne ne viendra nous déranger, murmura-t-il.
Elle l'approuva de la tête, ils se mirent au travail. Les nouveautés d'été allaient magnifiquement, toujours les affaires de la maison s'étendaient. Cette semaine-là surtout, la vente des petits lainages s'annonçait tellement bien, qu'elle laissa échapper un soupir.
—Ah! si nous avions de la place!
—Mais, dit-il, commençant l'attaque, cela dépend de vous…. J'ai une idée, depuis quelque temps, dont je veux vous parler.
C'était l'affaire d'audace qu'il cherchait. Il s'agissait d'acheter la maison voisine, sur la rue Neuve-Saint-Augustin, de donner congé à un marchand d'ombrelles et à un bimbelotier, puis d'agrandir les magasins, où l'on pourrait créer de vastes rayons. Et il s'échauffait, se montrait plein de mépris pour l'ancien commerce, au fond de boutiques humides, noires, sans étalage, évoquait du geste un commerce nouveau, entassant tout le luxe de la femme dans des palais de cristal, remuant les millions au plein jour, flambant le soir ainsi qu'une fête de gala princier.