Octave, pourtant, eut beaucoup de peine à s'endormir. Il se retournait fiévreusement, la cervelle occupée des figures nouvelles qu'il avait vues. Pourquoi diable les Campardon se montraient-ils si aimables? Est-ce qu'ils rêvaient, plus tard, de lui donner leur fille? Peut-être aussi le mari le prenait-il en pension pour occuper et égayer sa femme? Et cette pauvre dame, quelle drôle de maladie pouvait-elle avoir? Puis, ses idées se brouillèrent davantage, il vit passer des ombres: la petite madame Pichon, sa voisine, avec ses regards vides et clairs; la belle madame Hédouin, correcte et sérieuse dans sa robe noire; et les yeux ardents de madame Valérie; et le rire gai de mademoiselle Josserand. Comme il en poussait en quelques heures, sur le pavé de Paris! Toujours il avait rêvé cela, des dames qui le prendraient par la main et qui l'aideraient dans ses affaires. Mais celles-là revenaient, se mêlaient avec une obstination fatigante. Il ne savait laquelle choisir, il s'efforçait de garder sa voix tendre, ses gestes câlins. Et, brusquement, accablé, exaspéré, il céda à son fond de brutalité, au dédain féroce qu'il avait de la femme, sous son air d'adoration amoureuse.

—Vont-elles me laisser dormir à la fin! dit-il à voix haute, en se remettant violemment sur le dos. La première qui voudra, je m'en fiche! et toutes à la fois, si ça leur plaît!… Dormons, il fera jour demain.

II

Lorsque madame Josserand, précédée de ses demoiselles, quitta la soirée de madame Dambreville, qui habitait un quatrième, rue de Rivoli, au coin de la rue de l'Oratoire, elle referma rudement la porte de la rue, dans l'éclat brusque d'une colère qu'elle contenait depuis deux heures. Berthe, sa fille cadette, venait encore de manquer un mariage.

—Eh bien! que faites-vous là? dit-elle avec emportement aux jeunes filles, arrêtées sous les arcades et regardant passer des fiacres. Marchez donc!… Si vous croyez que nous allons prendre une voiture! Pour dépenser encore deux francs, n'est-ce pas?

Et, comme Hortense, l'aînée, murmurait:

—Ça va être gentil, avec cette boue. Mes souliers n'en sortiront pas.

—Marchez! reprit la mère, tout à fait furieuse. Quand vous n'aurez plus de souliers, vous resterez couchées, voilà tout. Ça avance à grand'chose, qu'on vous sorte!

Berthe et Hortense, baissant la tête, tournèrent dans la rue de l'Oratoire. Elles relevaient le plus haut possible leurs longues jupes sur leurs crinolines, les épaules serrées et grelottantes sous de minces sorties de bal. Madame Josserand venait derrière, drapée dans une vieille fourrure, des ventres de petits-gris râpés comme des peaux de chat. Toutes trois, sans chapeau, avaient les cheveux enveloppés d'une dentelle, coiffure qui faisait retourner les derniers passants, surpris de les voir filer le long des maisons, une par une, le dos arrondi, les yeux sur les flaques. Et l'exaspération de la mère montait encore, au souvenir de tant de retours semblables, depuis trois hivers, dans l'empêtrement des toilettes, dans la crotte noire des rues et les ricanements des polissons attardés. Non, décidément, elle en avait assez, de trimballer ses demoiselles aux quatre bouts de Paris, sans oser se permettre le luxe d'un fiacre, de peur d'avoir le lendemain à retrancher un plat du dîner!

—Et ça fait des mariages! dit-elle tout haut, en revenant à madame Dambreville, parlant seule pour se soulager, sans même s'adresser à ses filles, qui avaient enfilé la rue Saint-Honoré. Ils sont jolis, ses mariages! Un tas de pimbêches qui lui arrivent on ne sait d'où! Ah! si l'on n'y était pas forcé!… C'est comme son dernier succès, cette nouvelle mariée qu'elle a sortie, afin de nous montrer que ça ne ratait pas toujours: un bel exemple! une malheureuse enfant qu'il a fallu remettre au couvent pendant six mois, après une faute, pour la reblanchir!