Les jeunes filles traversaient la place du Palais-Royal, lorsqu'une averse tomba. Ce fut une déroute. Elles s'arrêtèrent, glissant, pataugeant, regardant de nouveau les voitures qui roulaient à vide.

—Marchez! cria la mère, impitoyable. C'est trop près maintenant, ça ne vaut pas quarante sous…. Et votre frère Léon qui a refusé de s'en aller avec nous, de crainte qu'on ne le laissât payer! Tant mieux s'il fait ses affaires chez cette dame! mais nous pouvons dire que ce n'est guère propre. Une femme qui a dépassé la cinquantaine et qui ne reçoit que des jeunes gens! Une ancienne pas grand'chose qu'un personnage a fait épouser à cet imbécile de Dambreville, en le nommant chef de bureau!

Hortense et Berthe trottaient sous la pluie, l'une devant l'autre, sans avoir l'air d'entendre. Quand leur mère se soulageait ainsi, lâchant tout, oubliant le rigorisme de belle éducation où elle les tenait, il était convenu qu'elles devenaient sourdes. Pourtant, Berthe se révolta, en entrant dans la rue de l'Échelle, sombre et déserte.

—Allons, bon! dit-elle, voilà mon talon qui part…. Je ne peux plus aller, moi!

Madame Josserand devint terrible.

—Voulez-vous bien marcher!… Est-ce que je me plains? Est-ce que c'est ma place, d'être dans la rue à cette heure, par un temps pareil?… Encore si vous aviez un père comme les autres! Mais non, monsieur reste chez lui à se goberger. C'est toujours mon tour de vous conduire dans le monde, jamais il n'accepterait la corvée. Eh bien! je vous déclare que j'en ai par-dessus la tête. Votre père vous sortira, s'il veut; moi, du diable si je vous promène désormais dans des maisons où l'on me vexe!… Un homme qui m'a trompée sur ses capacités et dont je suis encore à tirer un agrément! Ah! Seigneur Dieu! en voilà un que je n'épouserais pas, si c'était à refaire!

Les jeunes filles ne protestaient plus. Elles connaissaient ce chapitre intarissable des espoirs brisés de leur mère. La dentelle collée au visage, les souliers trempés, elles suivirent rapidement la rue Sainte-Anne. Mais, rue de Choiseul, à la porte de sa maison, une dernière humiliation attendait madame Josserand: la voiture des Duveyrier qui rentraient, l'éclaboussa.

Dans l'escalier, la mère et les demoiselles, éreintées, enragées, avaient retrouvé leur grâce, lorsqu'elles avaient dû passer devant Octave. Seulement, leur porte refermée, elles s'étaient jetées à travers l'appartement obscur, se cognant aux meubles, se précipitant dans la salle à manger, où M. Josserand écrivait, à la lueur pauvre d'une petite lampe.

—Manqué! cria madame Josserand, en se laissant aller sur une chaise.

Et, d'un geste brutal, elle arracha la dentelle qui lui enveloppait la tête, elle rejeta sur le dossier sa fourrure, et apparut en robe feu garnie de satin noir, énorme, décolletée très bas, avec des épaules encore belles, pareilles à des cuisses luisantes de cavale. Sa face carrée, aux joues tombantes, au nez trop fort, exprimait une fureur tragique de reine qui se contient pour ne pas tomber à des mots de poissarde.