—Attendre! attendre qu'il revienne pour te les apporter, peut-être!… Grande cruche, tu veux donc qu'on te vole!… Non, non! tu vas les exiger tout de suite sur la succession. Nous autres, nous sommes vivants, Dieu merci! On ignore si nous paierons ou si nous ne paierons pas; mais lui, puisqu'il est mort, il faut qu'il paie.

Et elle fit jurer à sa fille de ne pas céder, car elle n'avait jamais donné à personne le droit de la prendre pour une bête. Tout en s'emportant, elle tendait parfois l'oreille vers le plafond, comme si elle eût voulu entendre, à travers l'entresol, ce qui se passait au premier étage, chez les Duveyrier. La chambre du vieux devait se trouver juste sur sa tête. Auguste était bien monté auprès de son père, dès qu'elle l'avait mis au courant de la situation. Mais cela ne la tranquillisait pas, elle rêvait d'y être, elle imaginait des trames compliquées.

—Vas-y donc! finit-elle par crier, dans un élan de tout son coeur. Auguste est trop faible, ils sont encore en train de le ficher dedans!

Alors, Berthe monta. Octave, qui faisait l'étalage, les avait écoutées. Quand il se vit seul avec madame Josserand, et qu'elle se dirigea vers la porte, il lui demanda, dans l'espoir d'un jour de congé, s'il ne serait pas convenable de fermer le magasin.

—Pourquoi donc? dit-elle. Attendez qu'il soit mort. Ce n'est pas la peine de manquer la vente.

Puis, comme il plissait un coupon de soie ponceau, elle ajouta, pour rattraper la dureté de sa phrase:

—Seulement, vous pourriez bien, il me semble, ne pas mettre du rouge à l'étalage.

Au premier, Berthe trouva Auguste près de son père. La chambre n'avait pas changé depuis la veille; elle était toujours moite, silencieuse, emplie du même râle, long et pénible. Sur le lit, le vieillard restait rigide, dans une perte complète du sentiment et du mouvement. La boîte de chêne, pleine de fiches, encombrait encore la table; pas un meuble ne semblait avoir été dérangé ni même ouvert. Cependant, les Duveyrier paraissaient plus abattus, las d'une nuit sans sommeil, les paupières inquiètes, tiraillées par une continuelle préoccupation. Dès sept heures, ils avaient envoyé Hippolyte chercher leur fils Gustave au lycée Bonaparte; et l'enfant, un garçon de seize ans, mince et précoce, était là, dans l'effarement de ce jour inespéré de vacance, à passer près d'un moribond.

—Ah! ma chère, quel coup affreux! dit Clotilde en allant embrasser Berthe.

—Pourquoi ne pas nous prévenir? répondit celle-ci, avec la moue pincée de sa mère. Nous étions là pour vous aider à le supporter.