—Ah! on ne sait jamais! Eh bien! si, il faut savoir!… Je vous demande un peu, se mal conduire! mais ça n'a pas une ombre de bon sens, c'est ce qui m'exaspère! Est-ce que je t'ai dit de tromper ton mari? est-ce que j'ai trompé ton père, moi? Il est là, questionne-le. Qu'il parle, s'il m'a jamais surprise avec un homme.
Sa marche se ralentissait, devenait majestueuse; et elle donnait, sur son corsage vert, de grandes tapes qui lui rejetaient la gorge sous les bras.
—Rien, pas une faute, pas un oubli, même en pensée. Ma vie est chaste…. Et Dieu sait pourtant si ton père m'en a fait supporter! J'aurais eu toutes les excuses, bien des femmes se seraient payé des vengeances. Mais j'avais du bon sens, ça m'a sauvée…. Aussi, tu le vois, il n'a pas un mot à dire. Il reste là, sur une chaise, sans trouver une raison. J'ai tous les droits, je suis honnête…. Ah! grande cruche, tu ne te doutes pas de ta bêtise!
Et, doctement, elle fit un cours pratique de morale, dans la question de l'adultère. Est-ce que, maintenant, Auguste n'était pas autorisé à la traiter en maître? Elle lui avait fourni une arme terrible. Même s'ils se remettaient ensemble, elle ne pourrait lui chercher la moindre dispute, sans recevoir immédiatement son paquet. Hein? la jolie position! comme elle prendrait de l'agrément, à plier l'échine toujours! C'était fini, elle devait dire adieu aux petits bénéfices qu'elle aurait tirés d'un mari obéissant, des gentillesses et des égards. Non, plutôt vivre honnête, que de ne plus être la maîtresse de crier chez soi!
—Devant Dieu! dit-elle, moi, je jure que je me serais retenue, même si l'empereur m'avait tourmentée!… On y perd trop.
Elle fit quelques pas en silence, parut réfléchir, puis ajouta:
—D'ailleurs, c'est la plus grande des hontes.
M. Josserand la regardait, regardait sa fille, remuant les lèvres sans parler; et tout son être meurtri les conjurait de cesser cette explication cruelle. Mais Berthe, qui pliait devant les violences, restait blessée de la leçon de sa mère. A la fin, elle se révoltait, car elle avait l'inconscience de sa faute, dans son ancienne éducation de fille à marier.
—Dame! dit-elle, en mettant carrément les coudes sur la table, il ne fallait pas me faire épouser un homme que je n'aimais pas…. Maintenant, je le hais, j'en ai pris un autre.
Et elle continua. L'histoire entière de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux: les trois hivers de chasse à l'homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l'innocence spéculant sur les appétits des niais; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir.