Madame Josserand reprit sa marche, les poings crispés. C'était vrai, il y avait encore Léon, qui promettait et qui la lâchait comme les autres. En voilà un qui n'aurait pas sacrifié une soirée pour le mariage de ses soeurs! Elle venait de découvrir un petit four, tombé derrière un des vases, et elle le serrait dans un tiroir, lorsque Berthe qui était allée délivrer Saturnin, le ramena. Elle l'apaisait, tandis que, hagard, les yeux méfiants, il fouillait les coins, avec la fièvre d'un chien longtemps enfermé.
—Est-il bête! disait Berthe, il croit qu'on vient de me marier. Et il cherche le mari! Va, mon pauvre Saturnin, tu peux chercher…. Puisque je te dis que c'est raté! Tu sais bien que ça rate toujours.
Alors, madame Josserand éclata.
—Ah! je vous jure que ça ne ratera pas cette fois, quand je devrais moi-même l'attacher par la patte! Il y en a un qui va payer pour les autres…. Oui, oui, monsieur Josserand, vous avez beau me dévisager, avec l'air de ne pas comprendre: la noce se fera, et sans vous, si ça vous déplaît…. Entends-tu, Berthe, tu n'as qu'à le ramasser, celui-là!
Saturnin paraissait ne pas entendre. Il regardait sous la table. La jeune fille le montra d'un signe; mais madame Josserand eut un geste, comme pour déclarer qu'on le ferait disparaître. Et Berthe murmura:
—C'est donc monsieur Vabre, décidément? Oh! ça m'est égal…. Dire pourtant qu'on ne m'a pas gardé un sandwich!
IV
Dès le lendemain, Octave s'occupa de Valérie. Il guetta ses habitudes, sut l'heure où il courait la chance de la rencontrer dans l'escalier; et il s'arrangeait pour monter souvent à sa chambre, profitant du déjeuner qu'il venait prendre chez les Campardon, s'échappant s'il le fallait du Bonheur des Dames, sous un prétexte. Bientôt, il remarqua que, tous les jours, vers deux heures, la jeune femme, qui conduisait son enfant au jardin des Tuileries, passait par la rue Gaillon. Alors, il se planta sur la porte du magasin, il l'attendit, la salua d'un de ses galants sourires de beau commis. A chacune de leurs rencontres, Valérie répondait poliment de la tête, sans jamais s'arrêter; mais il voyait son regard noir brûler de passion, il trouvait des encouragements dans son teint ravagé et dans le balancement souple de sa taille.
Son plan était déjà fait, un plan hardi de séducteur habitué à mener cavalièrement la vertu des demoiselles de magasin. Il s'agissait simplement d'attirer Valérie dans sa chambre, au quatrième; l'escalier restait désert et solennel, personne ne les découvrirait là-haut; et il s'égayait, à l'idée des recommandations morales de l'architecte, car ce n'était pas amener des femmes, que d'en prendre une dans la maison.
Pourtant, une chose inquiétait Octave. La cuisine des Pichon se trouvait séparée de leur salle à manger par le couloir, ce qui les forçait de laisser souvent leur porte ouverte. Dès neuf heures, le mari partait à son bureau, pour ne rentrer que vers cinq heures; et, les jours pairs de la semaine, il allait encore tenir des livres, après son dîner, de huit heures à minuit. D'ailleurs, aussitôt qu'elle entendait le pas d'Octave, la jeune femme poussait la porte, très réservée, presque sauvage. Il ne l'apercevait que de dos et comme fuyante, avec ses cheveux pâles, serrés en un mince chignon. Par cet entrebâillement discret, il avait seulement surpris jusque-là des coins d'intérieur, des meubles tristes et propres, des linges d'une blancheur éteinte sous le jour gris d'une fenêtre qu'il ne pouvait voir, l'angle d'un lit d'enfant au fond d'une seconde chambre, toute une solitude monotone de femme tournant du matin au soir dans les mêmes soins d'un ménage d'employé. Jamais un bruit, du reste; l'enfant semblait muet et las comme la mère; à peine entendait-on parfois le murmure léger d'une romance, que celle-ci fredonnait pendant des heures, d'une voix mourante. Mais Octave n'en était pas moins furieux contre cette pimbêche, ainsi qu'il la nommait. Elle l'espionnait peut-être. En tous cas, jamais Valérie ne pourrait monter, si la porte des Pichon s'ouvrait ainsi continuellement.