Le dessert venait d'être servi, un fromage de chèvre, des fruits, et Narcisse achevait une grappe de raisin, lorsque, levant les yeux, il s'écria:
—Mais vous avez raison, mon cher, je vois très bien cette ombre pâle, là-haut, derrière les vitres, dans la chambre du Saint-Père.
Pierre, qui ne quittait pas des yeux la fenêtre, dit lentement:
—Oui, oui, elle avait disparu, elle vient de reparaître, et elle est toujours là, immobile, toute blanche.
—Parbleu! que voulez-vous qu'il fasse? reprit le jeune homme, de son air languissant, sans qu'on sût s'il se moquait. Il est comme tout le monde, il regarde par sa fenêtre, quand il veut se distraire un peu; d'autant plus qu'il a vraiment de quoi regarder, sans se lasser jamais.
Et c'était bien ce fait qui, de plus en plus, s'emparait de Pierre, l'envahissait d'une émotion grandissante. On parlait du Vatican fermé, il s'était imaginé un palais sombre, clos de hautes murailles, car personne n'avait dit, personne ne semblait savoir que ce palais dominait Rome et que, de sa fenêtre, le pape voyait le monde. Cette immensité, Pierre la connaissait bien, pour l'avoir vue du sommet du Janicule, pour l'avoir revue des loges de Raphaël et du dôme de la basilique. Et ce que Léon XIII regardait à cette minute, immobile et blanc derrière les vitres, Pierre l'évoquait, le voyait avec lui. Au centre du vaste désert de la Campagne, que bornaient les monts de la Sabine et les monts Albains, Léon XIII voyait les sept collines illustres, le Janicule que couronnaient les arbres de la villa Pamphili, l'Aventin où il ne restait que les trois églises à demi cachées dans les verdures, le Coelius plus reculé, désert encore, parfumé par les oranges mûres de la villa Mattei, le Palatin que bordait une maigre rangée de cyprès, poussés là comme sur la tombe des Césars, l'Esquilin d'où se dressait le clocher mince de Sainte-Marie-Majeure, le Viminal qui ressemblait à une carrière éventrée, avec son amas confus et blanchâtre de constructions neuves, le Capitule qu'indiquait à peine le campanile carré du palais des Sénateurs, le Quirinal où s'allongeait le palais du roi, d'un jaune éclatant parmi les ombrages noirs des jardins. Il voyait, outre Sainte-Marie-Majeure, toutes les basiliques, Saint-Jean de Latran, le berceau de la papauté, Saint-Paul hors les Murs, Sainte-Croix de Jérusalem, Sainte-Agnès, et les dômes du Gesù, de Saint-André de la Vallée, de Saint-Charles, de Saint-Jean des Florentins, et les quatre cents églises de Rome, qui font de la ville un champ sacré planté de croix. Il voyait les monuments fameux, témoignages de l'orgueil de tous les siècles, le fort Saint-Ange, un tombeau d'empereur transformé en une forteresse papale, la ligne blanche des autres tombeaux de la voie Appienne, là-bas, puis les ruines éparses des Thermes de Caracalla, de la maison de Septime-Sévère, des colonnes, des portiques, des arcs de triomphe, puis les palais et les villas des somptueux cardinaux de la Renaissance, le palais Farnèse, le palais Borghèse, la villa Médicis, et d'autres, et d'autres, dans un pullulement de toitures et de façades. Mais il voyait surtout, sous sa fenêtre même, à gauche, l'abomination du nouveau quartier inachevé des Prés du Château. L'après-midi, lorsqu'il se promenait dans ses jardins, que le mur de Léon IV bastionne comme un plateau de citadelle, il avait la vue affreuse du vallon qu'on a ravagé au pied du mont Mario, pour y établir des briqueteries, à l'heure fiévreuse de la folie des constructions. Les pentes vertes sont éventrées, des tranchées jaunâtres les coupent de toutes parts; tandis que les usines, fermées aujourd'hui, ne sont plus que des ruines lamentables, avec leurs hautes cheminées mortes, d'où la fumée ne monte plus. Et, à toutes les autres heures du jour, il ne pouvait s'approcher de sa fenêtre, sans avoir sous les yeux le spectacle des bâtisses abandonnées, pour lesquelles avaient travaillé tant de briqueteries, ces bâtisses mortes également avant d'avoir vécu, où il n'y avait à cette heure que la misère grouillante de Rome, qui pourrissait là comme la décomposition même des vieilles sociétés.
Mais Pierre surtout s'imaginait que Léon XIII, l'ombre toute blanche là-haut, finissait par oublier le reste de la ville, pour laisser sa rêverie se fixer sur le Palatin, aujourd'hui découronné, ne dressant dans le ciel bleu que ses cyprès noirs. Sans doute il rebâtissait en pensée les palais des Césars, il aimait à y évoquer de grandes ombres glorieuses, vêtues de pourpre, ses ancêtres véritables, empereurs et grands pontifes, qui seuls pouvaient lui dire comment on régnait sur tous les peuples, en maître absolu du monde. Puis, ses regards allaient au Quirinal, et là il s'absorbait durant des heures, dans ce spectacle de la royauté d'en face. Quelle étrange rencontre, ces deux palais qui se regardent, le Quirinal et le Vatican, qui dominent, qui sont dressés l'un devant l'autre, par-dessus la Rome du moyen âge et de la Renaissance, dont les toitures, cuites et dorées sous les brûlants soleils, s'entassent et se confondent au bord du Tibre. Avec une simple jumelle de théâtre, le pape et le roi, quand ils se mettent à leur fenêtre, peuvent se voir très nettement. Ils ne sont que des points négligeables, perdus dans l'étendue sans bornes; et quel abîme entre eux, que de siècles d'histoire, que de générations qui ont lutté et souffert, que de grandeur morte et que de semence pour le mystérieux avenir! Ils se voient, ils en sont encore à l'éternelle lutte, à qui aura le peuple dont le flot s'agite là sous leurs yeux, à qui restera le souverain absolu, du pontife, pasteur des âmes, ou du monarque, maître des corps. Et Pierre, alors, se demanda quelles étaient les réflexions, les rêveries de Léon XIII, derrière ces vitres, où il croyait toujours distinguer sa pâle figure d'apparition. Devant la nouvelle Rome, aux vieux quartiers ravagés, aux nouveaux quartiers battus par un vent de désastre, il devait certainement se réjouir de l'avortement colossal du gouvernement italien. On lui avait volé sa ville, on avait eu l'air de dire qu'on voulait lui montrer comment on créait une grande capitale, et on aboutissait à cette catastrophe, à tant de laides bâtisses inutiles, qu'on ne savait même comment finir. Il ne pouvait qu'être ravi des embarras terribles, dans lesquels le régime usurpateur était tombé, la crise politique, la crise financière, tout un malaise national grandissant, où ce régime semblait menacé de sombrer un jour; et, pourtant, n'avait-il pas lui-même l'âme d'un patriote, n'était-il pas un fils aimant de cette Italie, dont le génie et la séculaire ambition circulaient dans le sang de ses veines? Ah! non, rien contre l'Italie, tout au contraire pour qu'elle redevînt la maîtresse de la terre! Une douleur montait sûrement, au milieu de la joie de son espérance, quand il la voyait ainsi ruinée, menacée de la faillite, étalant cette Rome bouleversée et inachevée, qui était l'aveu public de son impuissance. Mais, si la dynastie de Savoie devait être emportée un jour, n'était-il pas là, lui, pour la remplacer et rentrer enfin en possession de sa ville, que, depuis quinze ans, il n'apercevait plus que de sa fenêtre, en proie aux démolisseurs et aux maçons? Il redevenait le maître, il régnait sur le monde, trônait dans la Cité prédestinée, à laquelle les prophéties avaient assuré l'éternité et l'universelle domination.
Et l'horizon s'élargissait, et Pierre se demanda ce que Léon XIII voyait par delà Rome, par delà la Campagne romaine, par delà les monts de la Sabine et les monts Albains, dans la chrétienté entière. Puisqu'il s'était enfermé dans son Vatican depuis dix-huit années, puisqu'il n'avait sur le monde d'autre ouverture que la fenêtre de sa chambre, que voyait-il de là-haut, quels échos, quelles vérités et quelles certitudes lui arrivaient de nos sociétés modernes? Parfois, des hauteurs du Viminal où la gare se trouve, les longs sifflements des locomotives devaient lui parvenir; et c'était notre civilisation scientifique, les peuples rapprochés, l'humanité libre allant à l'avenir. Rêvait-il lui-même de liberté, lorsque, tournant les regards vers la droite, il devinait la mer, là-bas, au delà des tombeaux de la voie Appienne? Avait-il jamais voulu partir, quitter Rome et son passé, pour fonder ailleurs la papauté des nouvelles démocraties? Puisqu'on le disait d'un esprit si net, si pénétrant, il aurait dû comprendre, il aurait dû trembler, aux bruits lointains qui lui venaient de certains pays de lutte, de cette Amérique par exemple, où des évêques révolutionnaires étaient en train de conquérir le peuple. Était-ce pour lui ou pour eux qu'ils travaillaient? S'il ne pouvait les suivre, s'il s'entêtait dans son Vatican, lié de tous côtés par le dogme et la tradition, n'était-il pas à craindre qu'une rupture un jour ne s'imposât? Et la menace d'un vent de schisme, soufflant de loin, lui passait sur la face, l'emplissait d'une angoisse croissante. C'était bien pour cela qu'il s'était fait le diplomate de la conciliation, voulant rassembler dans sa main toutes les forces éparses de l'Église, fermant les yeux sur les audaces de certains évêques autant que la tolérance le permettait, s'efforçant lui-même de conquérir le peuple, en se mettant avec lui contre les monarchies tombées. Mais irait-il jamais plus loin? Ne se trouvait-il pas muré derrière la porte de bronze, dans la stricte formule catholique, où les siècles l'enchaînaient? L'obstination y était fatale, il lui serait impossible de ne régner que sur les âmes, par sa force réelle et toute-puissante, ce pouvoir purement spirituel, cette autorité morale de l'au-delà, qui amenait l'humanité à ses pieds, qui faisait s'agenouiller les pèlerinages et s'évanouir les femmes. Abandonner Rome, renoncer au pouvoir temporel, ce serait changer le centre du monde catholique, ce serait n'être plus lui, chef du catholicisme, mais un autre, chef d'une autre chose. Et quelles pensées inquiètes, à cette fenêtre, si le vent du soir, parfois, lui apportait la vague image de cet autre, la crainte de la religion nouvelle, confuse encore, qui s'élaborait, dans le sourd piétinement des nations en marche, dont les bruits lui arrivaient à la fois de tous les points de l'horizon!
Mais, à ce moment, Pierre sentit que, derrière les vitres closes, l'ombre blanche, l'ombre immobile était tenue debout par l'orgueil, dans la continuelle certitude de vaincre. Si les hommes n'y suffisaient pas, le miracle interviendrait. Il avait l'absolue conviction qu'il rentrerait en possession de Rome; et, si ce n'était pas lui, ce serait son successeur. L'Église, dans son indomptable énergie de vivre, n'avait-elle pas l'éternité devant elle? D'ailleurs, pourquoi pas lui? Est-ce que Dieu ne pouvait pas l'impossible? Demain, si Dieu le voulait, malgré tous les raisonnements humains, malgré l'apparence de la logique des faits, sa ville lui serait rendue, à quelque brusque tournant de l'Histoire. Ah! quelle fête à cette fille prodigue, dont il n'avait cessé de suivre les aventures équivoques, de ses yeux paternels mouillés de larmes! Il oublierait vite les débordements auxquels il venait d'assister pendant dix-huit années, à toutes les heures et par toutes les saisons. Peut-être rêvait-il à ce qu'il ferait de ces quartiers nouveaux, dont on l'avait souillée: les abattrait-il, les laisserait-il là comme un témoignage de la démence des usurpateurs? Elle redeviendrait la ville auguste et morte, dédaigneuse des vains soucis de propreté et d'aisance matérielles, rayonnant sur le monde telle qu'une âme pure, dans la gloire traditionnelle des siècles passés. Et son rêve continuait, imaginait la façon dont les choses allaient se passer, demain sans doute. Tout valait mieux que la maison de Savoie, même une république. Pourquoi pas une république fédérative, qui morcellerait l'Italie selon les anciennes divisions politiques abolies, et qui lui restituerait Rome, et qui le choisirait comme le protecteur naturel de l'État, ainsi reconstitué? Puis, ses regards s'étendaient au delà de Rome, au delà de l'Italie, son rêve s'élargissait, s'élargissait toujours, englobait la France républicaine, l'Espagne qui pouvait l'être de nouveau, l'Autriche elle-même qui un jour serait gagnée, toutes les nations catholiques devenues les États-Unis d'Europe, pacifiées et fraternisant sous sa haute présidence de Souverain Pontife. Puis, dans le triomphe suprême, c'étaient enfin toutes les autres Églises qui disparaissaient, tous les peuples dissidents qui venaient à lui comme au pasteur unique, Jésus qui régnait en sa personne sur la démocratie universelle.
Pierre, brusquement, fut interrompu dans ce rêve qu'il prêtait à Léon XIII.