—Oh! mon cher, dit Narcisse, voyez donc le ton des statues, là, sur la colonnade!
Il s'était fait servir une tasse de café, il fumait languissamment un cigare, retombé à ses seules préoccupations d'esthétique raffinée.
—N'est-ce pas? elles sont roses, et d'un rose qui tire sur le mauve, comme si le sang bleu des anges coulait dans leurs veines de pierre... C'est le soleil de Rome, mon ami, qui leur donne cette vie supra-terrestre, car elles vivent, je les ai vues me sourire et me tendre les bras, par certains beaux crépuscules... Ah! Rome, Rome merveilleuse et délicieuse! on y vivrait de l'air du temps, aussi pauvre que Job, dans la continuelle joie d'en respirer l'enchantement!
Cette fois, Pierre ne put s'empêcher d'être surpris, en se rappelant sa voix si nette, son esprit de financier si clair et si sec. Et sa pensée retourna aux Prés du Château, une affreuse tristesse lui noya le cœur, devant cette évocation dernière de tant de misère et de tant de souffrance. Il revoyait de nouveau la saleté immonde où tant de créatures se gâtaient, cette abominable injustice sociale qui condamne le plus grand nombre à une existence de bêtes maudites, sans joie, sans pain. Et, comme ses regards remontaient encore vers les fenêtres du Vatican, il songea, en croyant voir se lever une main pâle, derrière les vitres, à cette bénédiction papale que Léon XIII donnait de si haut, par-dessus Rome, par-dessus la Campagne et les monts, aux fidèles de la chrétienté entière. Et cette bénédiction lui apparut tout d'un coup dérisoire et impuissante, puisque depuis tant de siècles elle n'avait pu supprimer une seule des douleurs de l'humanité, puisqu'elle n'arrivait même pas à faire un peu de justice pour les misérables qui agonisaient là, en bas, sous la fenêtre.
IX
Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait dire à Pierre qu'elle désirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.
—Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la jeune fille, justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutôt elle devait le guetter, il l'a aperçue qui l'attendait, dans une allée du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle beauté!
Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu douloureux attristait sa bouche; car, bien que très raisonnable, elle finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si naïve et si forte. Que Dario s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à lui, qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement, cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi avoua-t-elle le secret de son cœur, en détournant la conversation.
—Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous sommes en train de médire. Mon pauvre Dario est accusé de mettre à mal toutes les beautés de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui offre les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur au Corso, depuis quinze jours.