—Monsieur l'abbé Pierre Froment, un ami de ma chère Benedetta.

Il y eut des saluts cérémonieux. Pierre fut très touché de cette bonne grâce de la jeune fille, qui lui dit ensuite:

—Benedetta va venir avec sa tante et Dario. Elle doit être si heureuse, ce soir! Et vous verrez comme elle est belle!

Pierre et Narcisse la félicitèrent alors. Mais ils ne pouvaient rester là, le flot les poussait, le prince et la princesse n'avaient que le temps de saluer d'un branle aimable et continu de la tête, noyés, débordés. Et Celia, quand elle eut mené les deux amis à Attilio, dut revenir prendre sa place de petite reine de la fête, près de ses parents.

Narcisse connaissait un peu Attilio. Il y eut des félicitations nouvelles et des poignées de main. Puis, curieusement, tous deux manœuvrèrent pour s'arrêter un instant dans ce premier salon, où le spectacle en valait vraiment la peine. C'était une vaste pièce, tendue de velours vert, à fleurs d'or, qu'on appelait la salle des armures, et qui contenait en effet une collection d'armures très remarquable, des cuirasses, des haches d'armes, des épées, ayant presque toutes appartenu à des Buongiovanni, au quinzième siècle et au seizième. Et, au milieu de ces rudes outils de guerre, on voyait une adorable chaise à porteurs du siècle dernier, ornée des dorures et des peintures les plus délicates, dans laquelle l'arrière-grand'mère du Buongiovanni actuel, la célèbre Bettina, une beauté légendaire, se faisait conduire aux offices. D'ailleurs, sur les murs, ce n'étaient que tableaux historiques, batailles, signatures de traités, réceptions royales, où les Buongiovanni avaient joué un rôle; sans compter les portraits de famille, de hautes figures d'orgueil, capitaines de terre et de mer, grands dignitaires de l'Église, prélats, cardinaux, parmi lesquels, à la place d'honneur, triomphait le pape, le Buongiovanni vêtu de blanc, dont l'avènement au trône pontifical avait enrichi la longue descendance. Et c'était parmi ces armures, près de la galante chaise à porteurs, c'était au-dessous de ces antiques portraits, que les Sacco, le mari et la femme, venaient de s'arrêter, eux aussi, à quelques pas des maîtres de la maison, prenant leur part des félicitations et des saluts.

—Tenez! souffla tout bas Narcisse à Pierre, les Sacco, là, en face de nous, ce petit homme noir et cette dame en soie mauve.

Pierre reconnut Stefana, qu'il avait rencontrée chez le vieil Orlando, avec sa figure claire au gentil sourire, ses traits menus que noyait un embonpoint naissant. Mais ce fut surtout le mari qui l'intéressa, brun et sec, les yeux gros dans un teint de jaunisse, le menton proéminent et le nez en bec de vautour, un masque gai de Polichinelle napolitain, et dansant, criant, et d'une belle humeur si envahissante, que les gens, autour de lui, étaient gagnés tout de suite. Il avait une faconde extraordinaire, une voix surtout, un instrument de charme et de conquête incomparable. Rien qu'à le voir, dans ce salon, séduire si aisément les cœurs, on comprenait ses succès foudroyants, au milieu du monde brutal et médiocre de la politique. Pour le mariage de son fils, il venait de manœuvrer avec une adresse rare, affectant une délicatesse outrée, contre Celia, contre Attilio lui-même, déclarant qu'il refusait son consentement, de peur qu'on ne l'accusât de voler une dot et un titre. Il n'avait cédé qu'après les Buongiovanni, il avait voulu prendre auparavant l'avis du vieil Orlando, dont la haute loyauté héroïque était proverbiale dans l'Italie entière; d'autant plus qu'en agissant ainsi, il savait aller au-devant d'une approbation, car le héros ne se gênait pas pour répéter tout haut que les Buongiovanni devaient être enchantés d'accueillir dans leur famille son petit-neveu, un beau garçon, de cœur sain et brave, qui régénérerait leur vieux sang épuisé, en faisant à leur fille de beaux enfants. Et Sacco, dans toute cette affaire, s'était merveilleusement servi du nom légendaire d'Orlando, faisant sonner sa parenté, montrant une vénération filiale pour le glorieux fondateur de la patrie, sans paraître vouloir se douter un instant à quel point celui-ci le méprisait et l'exécrait, désespéré de son arrivée au pouvoir, convaincu qu'il mènerait le pays à la ruine et à la honte.

—Ah! reprit Narcisse, en s'adressant à Pierre, un homme souple et pratique, que les soufflets ne gênent pas! Il en faut, paraît-il, de ces hommes sans scrupules, dans les États tombés en détresse, qui traversent des crises politiques, financières et morales. On dit que celui-ci, avec son aplomb imperturbable, l'ingéniosité de son esprit, ses infinies ressources de résistance qui ne reculent devant rien, a complètement conquis la faveur du roi... Mais voyez donc, voyez donc, si l'on ne croirait pas qu'il est déjà le maître de ce palais, au milieu du flot de courtisans qui l'entoure!

En effet, les invités qui passaient en saluant devant les Buongiovanni, s'amassaient autour de Sacco; car il était le pouvoir, les places, les pensions, les croix; et, si l'on souriait encore de le trouver là, avec sa maigreur noire et turbulente, parmi les grands ancêtres de la maison, on l'adulait comme la puissance nouvelle, cette force démocratique, si trouble encore, qui se levait de partout, même de ce vieux sol romain, où le patriciat gisait en ruines.

—Mon Dieu! quelle foule! murmura Pierre. Quels sont donc tous ces gens?