—Oh! répondit Narcisse, c'est déjà très mêlé. Ils n'en sont plus ni au monde noir, ni au monde blanc; ils en sont au monde gris. L'évolution était fatale, l'intransigeance d'un cardinal Boccanera ne peut être celle d'une ville entière, d'un peuple. Le pape seul dira toujours non, restera immuable. Mais, autour de lui, tout marche et se transforme, invinciblement. De sorte que, malgré les résistances, dans quelques années, Rome sera italienne... Vous savez que, dès maintenant, lorsqu'un prince a deux fils, l'un reste au Vatican, l'autre passe au Quirinal. Il faut vivre, n'est-ce pas? Les grandes familles, en danger de mort, n'ont pas l'héroïsme de pousser l'obstination jusqu'au suicide... Et je vous ai déjà dit que nous étions ici sur un terrain neutre, car le prince Buongiovanni a compris un des premiers la nécessité de la conciliation. Il sent sa fortune morte, il n'ose la risquer ni dans l'industrie ni dans les affaires, il la voit déjà émiettée entre ses cinq enfants, qui l'émietteront à leur tour; et c'est pourquoi il s'est mis du côté du roi, sans vouloir rompre avec le pape, par prudence... Aussi voyez-vous, dans ce salon, l'image exacte de la débâcle, du pêle-mêle qui règne dans les opinions et dans les idées du prince.

Il s'interrompit, pour nommer des personnages qui entraient.

—Tenez! voici un général, très aimé, depuis sa dernière campagne en Afrique. Nous aurons ce soir beaucoup de militaires, tous les supérieurs d'Attilio, qu'on a invités pour faire un entourage de gloire au jeune homme... Et tenez! voici l'ambassadeur d'Allemagne. Il est à croire que le corps diplomatique viendra presque en entier, à cause de la présence de Leurs Majestés... Et, par opposition, vous voyez bien ce gros homme, là-bas? C'est un député fort influent, un enrichi de la bourgeoisie nouvelle. Il n'était encore, il y a trente ans, qu'un fermier du prince Albertini, un de ces mercanti di campagna, qui battaient la Campagne romaine, en bottes fortes et en chapeau mou... Et, maintenant, regardez ce prélat qui entre...

—Celui-ci, je le connais, dit Pierre. C'est monsignor Fornaro.

—Parfaitement, monsignor Fornaro, un personnage. Vous m'avez en effet conté qu'il est rapporteur, dans l'affaire de votre livre... Un prélat délicieux! Avez-vous remarqué de quelle révérence il vient de saluer la princesse? Et quelle noble allure, quelle grâce, sous son petit manteau de soie violette!

Narcisse continua à énumérer ainsi des princes et des princesses, des ducs et des duchesses, des hommes politiques et des fonctionnaires, des diplomates et des ministres, des bourgeois et des officiers, le plus incroyable tohu-bohu, sans compter la colonie étrangère, des Anglais, des Américains, des Allemands, des Espagnols, des Russes, la vieille Europe et les deux Amériques. Puis, il revint brusquement aux Sacco, à la petite madame Sacco, pour raconter les efforts héroïques qu'elle avait faits, dans la bonne pensée d'aider les ambitions de son mari, en ouvrant un salon. Cette femme douce, l'air modeste, était une personne très rusée, pourvue des qualités les plus solides, la patience et la résistance piémontaises, l'ordre, l'économie. Aussi, dans le ménage, rétablissait-elle l'équilibre, que le mari compromettait par son exubérance. Il lui devait beaucoup, sans que personne s'en doutât. Mais, jusqu'ici, elle avait échoué à opposer, aux derniers des salons noirs, un salon blanc qui fît l'opinion. Elle ne réunissait toujours que des gens de son monde, pas un prince n'était venu, on dansait le lundi chez elle, comme on dansait dans vingt autres petits salons bourgeois, sans éclat et sans puissance. Le véritable salon blanc, menant les hommes et les choses, maître de Rome, restait encore à l'état de chimère.

—Regardez son mince sourire, pendant qu'elle examine tout ici, reprit Narcisse. Je suis bien sûr qu'elle s'instruit et qu'elle dresse des plans. A présent qu'elle va être alliée à une famille princière, peut-être espère-t-elle avoir enfin la belle société.

La foule devenait telle, dans la pièce, grande pourtant, qu'ils étouffaient, bousculés, serrés contre un mur. Aussi l'attaché d'ambassade emmena-t-il le prêtre, en lui donnant des détails sur ce premier étage du palais, un des plus somptueux de Rome, célèbre par la magnificence des appartements de réception. On dansait dans la galerie de tableaux, une salle longue de vingt mètres, royale, débordante de chefs-d'œuvre, dont les huit fenêtres ouvraient sur le Corso. Le buffet était dressé dans la salle des Antiques, une salle de marbre, où il y avait une Vénus, découverte près du Tibre, et qui rivalisait avec celle du Capitole. Puis, c'était une suite de salons merveilleux, encore resplendissants du luxe ancien, tendus des étoffes les plus rares, ayant gardé de leurs mobiliers d'autrefois des pièces uniques, que guettaient les antiquaires, dans l'espoir de la ruine future, inévitable. Et, parmi ces salons, un surtout était fameux, le petit salon des glaces, une pièce ronde, de style Louis XV, entièrement garnie de glaces, dans des cadres de bois sculpté, d'une extrême richesse et d'un rococo exquis.

—Tout à l'heure, vous verrez tout cela, dit Narcisse. Mais entrons ici, si nous voulons respirer un peu... C'est ici qu'on a apporté les fauteuils de la galerie voisine, pour les belles dames désireuses de s'asseoir, d'être vues et d'être aimées.

Le salon était vaste, drapé de la plus admirable tenture de velours de Gênes qu'on pût voir, cet ancien velours jardinière, à fond de satin pâle, à fleurs éclatantes, mais dont les verts, les bleus, les rouges se sont divinement pâlis, d'un ton doux et fané de vieilles fleurs d'amour. Il y avait là, sur les consoles, dans les vitrines, les objets d'art les plus précieux du palais, des coffrets d'ivoire, des bois sculptés, peints et dorés, des pièces d'argenterie, un entassement de merveilles. Et, sur les sièges nombreux, des dames en effet s'étaient déjà réfugiées, fuyant la cohue, assises par petits groupes, riant et causant avec les quelques hommes qui avaient découvert ce coin de grâce et de galanterie. Rien n'était plus aimable à regarder, sous le vif éclat des lampes, que ces nappes d'épaules nues, d'une finesse de soie, que ces nuques souples, où se tordaient les chevelures blondes ou brunes. Les bras nus sortaient du fouillis charmant des toilettes tendres, tels que de vivantes fleurs de chair. Les éventails battaient avec lenteur, comme pour aviver les feux des pierres précieuses, jetant à chaque souffle une odeur de femme, mêlée à un parfum dominant de violettes.