Prada ne riait plus. Il se contenta de murmurer, la face brusquement sérieuse:
—Ah! le cousin en est! Eh bien! nous les verrons, nous les verrons tous les deux!
Et il se tut, comme envahi d'un flot de pensées graves qui le forçaient à la réflexion, pendant que les deux amis continuaient de causer. Puis, il eut un geste d'excuse, il s'enfonça davantage dans l'embrasure, tira d'une poche un calepin, en déchira une feuille, sur laquelle, en grossissant seulement un peu les caractères, il écrivit au crayon ces quatre lignes: «Une légende assure que le figuier de Judas repousse à Frascati, mortel pour quiconque veut un jour être pape. N'en mangez pas les figues empoisonnées, ne les donnez ni à vos gens ni à vos poules». Et il plia la feuille, la cacheta avec un timbre-poste, mit l'adresse: «Son Éminence Révérendissime et Illustrissime le cardinal Boccanera». Quand il eut replacé le tout dans sa poche, il respira largement, il retrouva son rire.
C'était comme un malaise invincible, une lointaine terreur qui l'avait glacé. Sans qu'un raisonnement net se formulât en lui, il venait de sentir le besoin de s'assurer contre la tentation d'une lâcheté, d'une abomination possible. Et il n'aurait pu dire la relation des idées qui l'avait amené à écrire les quatre lignes, tout de suite, à l'endroit même où il se trouvait, sous peine du plus grand des malheurs. Il n'avait qu'une pensée bien arrêtée: il irait jeter le billet, en sortant du bal, dans la boîte du palais Boccanera. Maintenant, il était tranquille.
—Qu'avez-vous donc, mon cher abbé? demanda-t-il en se mêlant de nouveau à la conversation. Vous êtes tout assombri.
Et Pierre lui ayant fait part de la mauvaise nouvelle qu'il avait reçue, son livre condamné, l'unique journée qu'il aurait le lendemain pour agir encore, s'il ne voulait pas que son voyage à Rome fût une défaite, il se récria, comme si lui-même avait besoin d'agitation, d'étourdissement, afin d'espérer quand même et de vivre.
—Bah! bah! ne vous découragez donc pas, on y laisse toute sa force! C'est beaucoup qu'une journée, on fait tant de choses dans une journée! Une heure, une minute suffit pour que le destin agisse et change les défaites en victoires.
Il s'enfiévrait, il ajouta:
—Tenez! allons dans la salle de bal. Il paraît que c'est un prodige.
Il échangea un dernier regard tendre avec Lisbeth, tandis que Pierre et Narcisse le suivaient, tous trois se dégageant à grand'peine, gagnant la galerie voisine au milieu du flot pressé des jupes, parmi cette houle de nuques et d'épaules, d'où montait la passion qui fait la vie, l'odeur d'amour et de mort.