Dans une splendeur incomparable, la galerie se déroulait, large de dix mètres, longue de vingt, avec ses huit fenêtres qui donnaient sur le Corso, nues, sans rideaux de vitrage, incendiant les maisons d'en face. C'était une clarté éblouissante, sept paires d'énormes candélabres de marbre, que des bouquets de lampes électriques changeaient en torchères géantes, pareilles à des astres; et, en haut, tout le long des corniches, d'autres lampes, enfermées dans des fleurs aux teintes claires, faisaient une miraculeuse guirlande de fleurs de flamme, des tulipes, des pivoines, des roses. L'ancien velours rouge des murs, lamé d'or, prenait un reflet de brasier, un ton de braise vive. Aux portes et aux fenêtres, les tentures étaient de vieille dentelle, brodée de soies de couleur, des fleurs encore, d'une intensité vivante. Mais, sous le plafond somptueux, aux caissons ornés de rosaces d'or, la richesse sans pareille, unique au monde, était la collection de chefs-d'œuvre, telle qu'aucun musée n'en offrait de plus belle. Il y avait là des Raphaël, des Titien, des Rembrandt et des Rubens, des Velasquez et des Ribera, des œuvres fameuses entre toutes, qui soudainement, dans cet éclairage inattendu, apparaissaient triomphantes de jeunesse, comme réveillées à l'immortelle vie du génie. Et, Leurs Majestés ne devant arriver que vers minuit, le bal venait d'être ouvert, une valse emportait des couples, des vols de toilettes tendres, au travers de la cohue fastueuse, un ruissellement de décorations et de joyaux, d'uniformes brodés d'or et de robes brodées de perles, dans un débordement sans cesse élargi de velours, de soie et de satin.
—C'est prodigieux vraiment! déclara Prada, de son air excité. Venez donc par ici, nous allons nous remettre dans une embrasure de fenêtre. Il n'y a pas de meilleure place pour bien voir, sans être trop bousculé.
Ils avaient perdu Narcisse, ils ne se trouvèrent plus que deux, Pierre et le comte, quand ils eurent gagné enfin l'embrasure désirée. L'orchestre, placé sur une petite estrade, au fond, venait de finir la valse, et les danseurs s'étaient remis à marcher lentement, d'un air d'étourdissement ravi, au milieu du flot envahissant de la foule, lorsqu'il se produisit une entrée qui fit tourner les têtes. Donna Serafina, en toilette de satin cramoisi, comme si elle eût porté les couleurs de son frère le cardinal, arrivait royalement au bras de l'avocat consistorial Morano. Et jamais elle ne s'était serrée davantage, d'une taille mince de jeune fille; jamais sa face dure de vieille demoiselle, coupée de grands plis, à peine adoucie par les cheveux blancs, n'avait exprimé une si têtue et si victorieuse domination. Il y eut un murmure d'approbation discrète, une sorte de soulagement public, car le monde romain avait absolument condamné la conduite indigne de Morano, rompant une liaison de trente années, à laquelle les salons s'étaient habitués, ainsi qu'à un légitime mariage. On parlait d'un caprice inavouable pour une petite bourgeoise, d'un mauvais prétexte de rupture, à la suite d'une querelle survenue au sujet du divorce de Benedetta, alors compromis. La brouille avait duré près de deux mois, au grand scandale de Rome, où persiste le culte des longues tendresses fidèles. Aussi la réconciliation touchait-elle tous les cœurs, comme une des plus heureuses conséquences du procès, gagné ce jour-là, devant la congrégation du Concile. Morano repentant, donna Serafina reparaissant à son bras, dans cette fête, c'était très bien, l'amour vainqueur, les bonnes mœurs sauvées, l'ordre rétabli.
Mais il y eut une sensation plus profonde, dès que, derrière sa tante, on aperçut Benedetta qui entrait avec Dario, côte à côte. Le jour même où son mariage venait d'être annulé, cette indifférence tranquille des ordinaires convenances, cette victoire de leur amour avouée, célébrée devant tous, apparut d'une audace si jolie, d'une telle bravoure de jeunesse et d'espoir, qu'elle leur fut aussitôt pardonnée, dans une rumeur d'universelle admiration. Comme pour Celia et Attilio, les cœurs volaient à eux, à l'éclat de beauté dont ils rayonnaient, à l'extraordinaire bonheur dont resplendissaient leurs visages. Dario, encore pâli par sa longue convalescence, était, dans sa délicatesse un peu mince, avec ses beaux yeux clairs de grand enfant, sa barbe brune et frisée de jeune dieu, d'une fierté svelte, où se retrouvait tout le vieux sang princier des Boccanera. Benedetta, la très blanche sous son casque de cheveux noirs, la très calme, la très sage, avait son beau rire, ce rire si rare chez elle, mais d'une séduction irrésistible, qui la transfigurait, donnait un charme de fleur à sa bouche un peu forte, emplissait d'une clarté de ciel l'infini de ses grands yeux sombres, insondables. Et, dans cette enfance qui lui revenait, si gaie, si bonne, elle avait eu le délicieux instinct de se mettre en robe blanche, une robe tout unie de jeune fille, dont le symbole disait sa virginité, le grand lis pur qu'elle était restée obstinément, pour le mari de son choix. Rien de sa chair ne se montrait encore, pas même la discrète échancrure permise sur la gorge. C'était le mystère d'amour impénétrable, redoutable, une beauté souveraine de femme, dont la toute-puissance dormait là, voilée de blanc. Aucune parure, pas un bijou, ni aux mains, ni aux oreilles. Sur le corsage, rien qu'un collier, mais un collier de reine, le fameux collier de perles des Boccanera, qu'elle tenait de sa mère et que Rome entière connaissait, des perles d'une grosseur fabuleuse, jetées là, à son cou, négligemment, et qui suffisaient, dans sa robe simple, à lui donner la royauté.
—Oh! murmura Pierre extasié, qu'elle est heureuse et qu'elle est belle!
Tout de suite, il regretta d'avoir ainsi pensé à voix haute; car il entendit, à son côté, une plainte sourde de fauve, un involontaire grondement, qui lui rappela la présence du comte. Celui-ci, d'ailleurs, étouffa ce cri de sa blessure, brusquement rouverte. Et il eut encore la force d'affecter une gaieté brutale.
—Fichtre! ils ne manquent pas d'aplomb, tous les deux! J'espère bien qu'on va les marier et les coucher devant nous.
Puis, regrettant cette grossièreté de plaisanterie, où se révoltait la souffrance de son désir inassouvi de mâle, il voulut se montrer indifférent.
—Elle est vraiment jolie, ce soir. Vous savez qu'elle a les plus belles épaules du monde, et que c'est un vrai succès pour elle que de paraître plus belle encore, en ne les montrant pas.
Il continua, parvint à causer d'un air détaché, contant de menus faits sur celle qu'il s'obstinait à nommer la comtesse. Mais il s'était renfoncé un peu dans l'embrasure, de crainte sans doute qu'on ne remarquât sa pâleur, le tic douloureux qui contractait ses lèvres. Il n'était pas en état de lutter, de se faire voir riant et insolent, à côté de la joie du couple, si naïvement affichée. Et il fut heureux du répit que lui donna, à ce moment, l'arrivée du roi et de la reine.