Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en évoquant les foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas, d'allées et de venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, dès que la nuit l'avait envahie, et comme elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant de choses et tant d'êtres!
Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le seuil de la pièce voisine, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu entièrement de noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de cathédrale. Il avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.
—Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois.
L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur Squadra. Puis, d'une nouvelle révérence, il invita le prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un derrière l'autre, sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable enfilade des salles.
Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles des camériers d'honneur, puis en celles des camériers secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit heures, les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes, à demi obscures, assoupies, au fond du néant auguste où tombe le palais entier.
Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples huissiers, vêtus de velours rouge, brodé aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs jusqu'à la porte de l'antichambre d'honneur. A cette heure tardive, un seul était encore là, assis sur une banquette, en un tel coin d'ombre, que sa tunique de pourpre paraissait noire. Il leva la tête, laissa passer, dans ces ténèbres où s'éteignait toute la pompe éclatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes, où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres; et elle était complètement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s'y mêlaient pendant les heures brillantes des réceptions. Vide également la salle suivante, plus petite, réservée à la garde palatine, cette milice recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les épaulettes d'or, le shako surmonté d'un plumet rouge. On tourna à droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la première où l'on entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe avec son haut plafond peint, ses Gobelins admirables, signés Audran, Jésus faisant des miracles et les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes-nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console à droite, que surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du fond qui s'ouvre sur une autre petite pièce, une sorte d'alcôve contenant un autel, où le Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que les assistants restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleillés des gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la salle du trône, dans laquelle le pape reçoit en audience publique, jusqu'à deux et trois cents personnes à la fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse, est le trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un baldaquin de même velours. A côté se trouve le coussin, pour le baise-pied. Puis, c'est à droite et à gauche deux consoles face à face, l'une avec une pendule, l'autre avec un crucifix, entre de hauts candélabres à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture de damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte jusqu'à la fastueuse frise qui encadre le plafond d'attributs et de figures allégoriques; et le magnifique et froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de Smyrne que devant le trône. Mais, les jours d'audience particulière, lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trône ou même dans sa chambre, la salle du trône n'était plus que l'antichambre d'honneur, où toute la prélature attendait, les hauts dignitaires de l'Église mêlés aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs. Le service y était fait par les deux camériers d'honneur, l'un en habit violet, l'autre de cape et d'épée, qui y recevaient, des mains des bussolanti, les personnes admises au précieux honneur d'une audience, pour les conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine, l'antichambre secrète, où ils les remettaient aux mains des camériers secrets. C'était la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans l'éclat des uniformes et des costumes, dans l'émotion qui grandissait, à mesure qu'on approchait du tabernacle habité par l'Élu et l'Unique, au travers de cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de plus en plus fort, étreint jusqu'à l'étouffement par cette gradation savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, à cette heure de nuit, toujours pas une âme, pas un geste, pas une voix, rien que le silence tombant des ténèbres du plafond sur le trône de velours rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait à l'angle d'une console, dans la salle vide et endormie.
Monsieur Squadra, qui ne s'était pas encore retourné, marchant d'un pas lent et muet, s'arrêta un instant à la porte de l'antichambre secrète, comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant d'affronter l'entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le pape daignât les recevoir. Pierre, en y pénétrant, lorsque monsieur Squadra se fut décidé à l'introduire, sentit bien, à son petit frisson d'homme nerveux, qu'il entrait dans l'au-delà redoutable, de l'autre côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un garde-noble de faction en gardait la porte; mais la porte, à cette heure, était libre, la pièce était vide comme les autres; et, pour la peupler, il y fallait évoquer les très nobles et très puissants personnages qui la garnissaient d'ordinaire, en grand habit de cérémonie. Elle s'étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés du Château, tandis qu'une seule fenêtre s'ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, près de la porte qui conduisait à la salle du petit trône. C'était là, entre cette porte et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se tenait d'habitude un secrétaire, absent en ce moment. Et toujours la même console dorée, avec le même crucifix, entre la même paire de lampes. Une grande horloge, dans une gaine d'ébène incrustée de cuivre, battait lourdement l'heure. La seule curiosité, sous le plafond à rosaces d'or, était la tenture, en damas rouge, semé d'écussons jaunes, les deux clefs et la tiare, alternant avec le lion, la griffe posée sur la boule du monde.
Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement à l'étiquette, Pierre tenait encore à la main son chapeau, qu'il aurait dû laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette. Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa lui-même sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester au moins là. Puis, sans un mot toujours, d'une simple révérence, il fit comprendre qu'il allait annoncer le visiteur à Sa Sainteté, et que celui-ci voulût bien attendre un instant dans cette pièce.
Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait, son cœur battait à se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait très bien jugé dans les demi-ténèbres ces fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs ornés de tapisseries, tendus de soie, des frises dorées et peintes, des plafonds déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des consoles, des escabeaux et des trônes; et les lampes, les pendules, les crucifix, même les trônes, rien que des cadeaux, apportés des quatre coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubilés. Pas le moindre confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne Italie était là, avec son continuel gala et son manque de vie intime et tiède. On avait dû jeter quelques tapis sur les admirables dallages de marbre, où les pieds se glaçaient. On avait fini par installer récemment des calorifères, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer le pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage encore, ce qui le pénétrait jusqu'aux os, maintenant qu'il était là, debout, à attendre, c'était ce silence extraordinaire, un silence tel, qu'il n'en avait jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant noir du Vatican colossal, tombé au sommeil, fût monté à cet étage, dans cette enfilade de salles désertes, somptueuses et mortes, où brûlaient les petites flammes immobiles des lampes.
Neuf heures sonnèrent à l'horloge d'ébène, et il s'étonna. Comment! dix minutes seulement s'étaient écoulées, depuis qu'il avait franchi la porte de bronze? Il aurait cru qu'il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui l'étranglait, car jamais il n'était sûr de lui-même, il craignait toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes. Il marcha, passa devant l'horloge, donna un coup d'œil au crucifix de la console, regarda le globe de la lampe, où les doigts gras d'un domestique avaient laissé leur empreinte. Elle éclairait d'une lueur si jaune et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fenêtre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de saisissement, Rome immense s'étendait, dans l'entre-bâillement des persiennes mal fermées, Rome telle qu'il l'avait déjà vue des loges de Raphaël, telle qu'il l'avait reconstruite, le jour où, du petit restaurant de la place, il s'était imaginé voir Léon XIII à la fenêtre de sa chambre. Seulement, c'était la Rome de nuit, la Rome élargie encore au fond des ténèbres, sans bornes comme le ciel étoilé. Dans cette mer illimitée, aux vagues noires, on ne reconnaissait sûrement que les grandes voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives de l'éclairage électrique: le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait à angle droit, coupé lui-même par la rue du Triton, que continuait la rue San Nicolà da Tolentino, laquelle était reliée à la Gare par la lointaine lueur de la place des Thermes. De l'autre côté du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places, quelques bouts d'avenue flamboyaient encore; mais l'ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n'était plus qu'un pullulement de petites clartés jaunes, les miettes d'un ciel à demi éteint, balayé sur la terre. De rares constellations, des étoiles brillantes traçant de mystérieuses et nobles figures, tâchaient vainement de lutter et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées dans le chaos confus de cette poussière d'un vieil astre, qui se serait brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à n'être qu'une sorte de sable phosphorescent. Et quelle immensité noire, ainsi poudrée de lumière, quelle masse énorme d'obscurité et d'inconnu, dans laquelle semblaient avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville éternelle, ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu'à ne plus pouvoir dire où elle commençait ni où elle finissait, peut-être élargie jusqu'au bord illimité de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-être si diminuée, si disparue, que le soleil à son retour n'en éclairerait que le peu de cendre!