Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait, de velours bleu sombre, l'infini muet et bouleversant où palpitaient les constellations. Sur les toitures du Vatican, le Chariot semblait s'être renversé davantage, ses roues d'or comme déviées du droit chemin, son brancard d'or en l'air; tandis que là-bas, sur Rome, du côté de la rue Giulia, Orion allait disparaître, ne montrant déjà plus qu'une seule des trois étoiles d'or qui chamarraient son baudrier.

XV

Pierre ne s'était assoupi qu'au petit jour, brisé d'émotion, brûlant de fièvre. Dès son retour au palais Boccanera, dans la nuit noire, il avait retrouvé l'affreux deuil de la mort de Dario et de Benedetta. Et, vers neuf heures, lorsqu'il se fut réveillé et qu'il eut déjeuné, il voulut descendre tout de suite à l'appartement du cardinal, où l'on avait exposé les corps des deux amants, pour que la famille, les amis, les clients, pussent leur apporter leurs larmes et leurs prières.

Pendant qu'il déjeunait, Victorine, qui ne s'était pas couchée, d'une bravoure active dans son désespoir, venait de lui raconter les événements de la nuit et de la matinée. Donna Serafina, par un respect de prude pour les convenances, avait risqué une nouvelle tentative, voulant qu'on séparât les deux corps. Cette femme nue qui, dans la mort, étreignait si étroitement cet homme dévêtu lui-même, blessait toutes ses pudeurs. Mais il n'était plus temps, la rigidité s'était produite, ce qu'on n'avait pas fait au premier moment ne pouvait plus l'être, sans une horrible profanation. Leur étreinte d'amour était si puissante, qu'il aurait fallu, pour les dénouer l'un de l'autre, arracher leurs chairs, casser leurs membres. Et le cardinal, qui, déjà, n'avait pas permis qu'on troublât leur sommeil, leur union d'éternité, s'était presque querellé avec sa sœur. Sous sa robe de prêtre, il se retrouvait de sa race, fier des passions d'autrefois, des belles amours violentes, des beaux coups de dague, disant que, si la famille comptait deux papes, de grands capitaines, de grands amoureux l'avaient aussi illustrée. Jamais il ne laisserait toucher à ces deux enfants, si purs en leur douloureuse existence, et que la tombe seule avait unis. Il était le maître en son palais, on les coudrait dans le même suaire, on les clouerait dans le même cercueil. Ensuite, le service religieux serait fait à San Carlo, l'église voisine, dont il avait le titre cardinalice, où il était le maître encore. Et, s'il le fallait, il irait jusqu'au pape. Et telle était sa volonté souveraine, exprimée si hautement, que tout le monde dans la maison avait dû s'incliner, sans se permettre un geste ni un souffle.

Alors, donna Serafina s'était occupée de la toilette dernière. Selon l'usage, les domestiques se trouvaient là, Victorine avait aidé la famille, comme la servante la plus ancienne, la plus aimée. Il avait fallu se contenter d'envelopper d'abord les deux amants dans les cheveux dénoués de Benedetta, la chevelure odorante, épaisse et large, ainsi qu'un royal manteau; puis, on les avait vêtus d'un même linceul de soie blanche, serré à leurs cous, qui faisait d'eux un seul être dans la mort. Et, de nouveau, le cardinal avait exigé qu'ils fussent descendus chez lui, qu'on les couchât sur un lit de parade, au milieu de la salle du trône, pour leur rendre un suprême hommage, comme aux derniers du nom, aux deux fiancés tragiques, avec qui la gloire jadis retentissante des Boccanera retournait à la terre. D'ailleurs, donna Serafina s'était rangée tout de suite à ce projet, car elle jugeait peu décent que sa nièce, même morte, fût aperçue dans cette chambre, sur ce lit d'un jeune homme. L'histoire arrangée circulait déjà: le brusque décès de Dario emporté en quelques heures par une fièvre infectieuse; la douleur folle de Benedetta, qui avait expiré sur son corps, en le serrant une dernière fois entre ses bras; et les honneurs royaux qu'on leur rendait, et les belles noces funèbres qu'on leur faisait, allongés tous les deux sur le même lit d'éternel repos. Rome entière, bouleversée par cette histoire d'amour et de mort, n'allait plus, pendant deux semaines, causer d'autre chose.

Pierre serait parti le soir même pour la France, dans sa hâte de quitter cette ville de désastre, où il devait laisser le dernier lambeau de sa foi. Mais il voulait attendre les obsèques, il avait remis son départ au lendemain soir. Et, toute cette journée encore, il la passerait là, dans ce palais qui croulait, près de cette morte qu'il avait aimée, lâchant de retrouver pour elle des prières, au fond de son cœur vide et meurtri.

Quand il fut descendu, sur le vaste palier, devant l'appartement de réception du cardinal, le souvenir lui revint du premier jour où il s'était présenté là. C'était la même sensation d'ancienne pompe princière, dans l'usure et dans la poussière du passé. Les portes des trois immenses antichambres se trouvaient grandes ouvertes; et les salles étaient vides encore, sous les hauts plafonds obscurs, à cause de l'heure matinale. Dans la première, celle des domestiques, il n'y avait que Giacomo en livrée noire, immobile et debout, en face de l'antique chapeau rouge, accroché sous le baldaquin, avec ses glands mangés à demi, parmi lesquels les araignées filaient leur toile. Dans la seconde, celle où le secrétaire se tenait autrefois, l'abbé Paparelli, le caudataire qui remplissait aussi la fonction de maître de chambre, attendait les visiteurs en marchant à petits pas silencieux; et jamais il n'avait plus ressemblé à une très vieille fille en jupe noire, blêmie, ridée par des pratiques trop sévères, avec son humilité conquérante, son air louche de toute-puissance obséquieuse. Enfin, dans la troisième antichambre, l'antichambre noble, où la barrette, posée sur une crédence, faisait face au grand portrait impérieux du cardinal en costume de cérémonie, le secrétaire, don Vigilio, avait quitté sa petite table de travail pour se tenir à la porte de la salle du trône, saluant d'une révérence les personnes qui en passaient le seuil. Et, par cette sombre matinée d'hiver, ces salles apparaissaient plus mornes, plus délabrées, les tentures en lambeaux, les rares meubles ternis de poussière, les vieilles boiseries s'émiettant sous le continu travail des vers, les plafonds seuls gardant leur fastueuse envolée de dorures et de peintures triomphales.

Mais Pierre, que l'abbé Paparelli venait de saluer profondément, d'une façon exagérée, où se sentait l'ironie d'une sorte de congé donné à un vaincu, était surtout saisi par la grandeur triste de ces trois vastes salles en ruine, qui conduisaient, ce jour-là, à cette salle du trône transformée en salle de mort, dans laquelle dormaient les deux derniers enfants de la maison. Quel gala superbe et désolé de la mort, toutes les larges portes ouvertes, tout le vide de ces pièces trop grandes, dépeuplées de leurs anciennes foules, aboutissant au deuil suprême de la fin d'une race! Le cardinal s'était enfermé dans son petit cabinet de travail, où il recevait les membres de la famille, les intimes qui tenaient à lui présenter leurs condoléances; tandis que donna Serafina, de son côté, avait choisi une chambre voisine, pour y attendre les dames amies, dont le défilé allait durer jusqu'au soir. Et Pierre, que Victorine avait renseigné sur ce cérémonial, dut se décider à entrer directement dans la salle du trône, de nouveau salué par une grande révérence de don Vigilio, pâle et muet, qui sembla même ne pas le reconnaître.

Une surprise attendait le prêtre. Il s'était imaginé une chapelle ardente, la nuit complètement faite, des centaines de cierges brûlant autour d'un catafalque, au milieu de la salle tendue de draperies noires. On lui avait dit que l'exposition se faisait là, parce que l'antique chapelle du palais, située au rez-de-chaussée, était fermée depuis cinquante ans, hors d'usage, et que la petite chapelle privée du cardinal se trouvait trop étroite pour une pareille cérémonie. Aussi avait-il fallu improviser un autel dans la salle du trône, où les messes se succédaient depuis le matin. D'ailleurs, des messes devaient également être dites toute la journée dans la chapelle privée; de même qu'on avait installé deux autres autels, un dans une petite pièce voisine de l'antichambre noble, l'autre dans une sorte d'alcôve qui s'ouvrait sur la seconde antichambre; et c'était ainsi que des prêtres, surtout des franciscains, des religieux appartenant aux ordres pauvres, allaient sans interruption et concurremment célébrer le divin sacrifice, sur ces quatre autels. Le cardinal avait voulu que pas un instant le sang divin ne cessât de couler chez lui pour la rédemption des deux âmes chères, envolées ensemble. Dans le palais en deuil, au travers des salles funèbres, les tintements des sonnettes de l'élévation ne s'arrêtaient pas, les murmures frissonnants des paroles latines ne se taisaient pas, les hosties se brisaient, les calices se vidaient continuellement, sans que Dieu pût une seule minute s'absenter de cet air lourd, qui sentait la mort.

Et Pierre, étonné, trouva la salle du trône telle qu'il l'avait vue, le jour de sa première visite. Les rideaux des quatre grandes fenêtres n'avaient pas même été tirés, la sombre matinée d'hiver entrait en une clarté faible, grise et froide. C'étaient encore, sous le plafond de bois sculpté et doré, les tentures rouges des murs, une brocatelle à grandes palmes, mangée par l'usure; et l'ancien trône se trouvait là, le fauteuil retourné contre la muraille, dans l'attente inutile du pape, qui ne venait jamais plus. Seul, l'autel improvisé, dressé à côté de ce trône, changeait un peu l'aspect de la pièce, débarrassée de ses quelques meubles, sièges, tables, consoles. Puis, au milieu, on avait posé sur une marche basse le lit d'apparat, où Benedetta et Dario étaient couchés, dans une jonchée de fleurs. Au chevet du lit, deux cierges simplement, un de chaque côté, brûlaient. Et rien autre, et seulement des fleurs encore, une telle moisson de fleurs, qu'on ne savait dans quel jardin chimérique on avait bien pu la couper, des roses blanches surtout, des gerbes de roses sur le lit, des gerbes de roses s'écroulant du lit, des gerbes de roses couvrant la marche, débordant de la marche jusque sur le dallage magnifique de la salle.