Pierre s'était approché du lit, le cœur bouleversé d'une émotion profonde. Ces deux cierges dont le jour pâle éteignait à demi les petites flammes jaunes, cette continuelle plainte basse de la messe voisine, ce parfum pénétrant des roses qui alourdissait l'air, mettaient une infinie détresse, une lamentation de deuil sans bornes, dans la grande salle surannée et poudreuse. Et pas un geste, pas un souffle, rien autre, par instants, qu'un petit bruit de sanglots étouffés, parmi les quelques personnes qui se trouvaient là. Des domestiques de la maison se relayaient sans cesse, quatre toujours étaient au chevet du lit, debout, immobiles, ainsi que des gardes familiers et fidèles. De temps à autre, l'avocat consistorial Morano, qui s'occupait de tout, depuis le matin, traversait la pièce, l'air pressé, d'un pas silencieux. Et, sur la marche, tous ceux qui entraient venaient s'agenouiller, priaient, pleuraient. Pierre y aperçut trois dames, la face dans leur mouchoir. Un vieux prêtre y était aussi, tremblant de douleur, la tête basse, et dont on ne pouvait distinguer le visage. Mais il fut surtout attendri par la vue d'une jeune fille, vêtue pauvrement, qu'il prit pour une servante, si écrasée par le chagrin sur les dalles, qu'elle n'était plus là qu'une loque de misère et de souffrance.
Alors, à son tour, il s'agenouilla; et, du balbutiement professionnel des lèvres, il tâcha de retrouver le latin des prières consacrées, qu'il avait dites si souvent comme prêtre, au chevet des morts. Son émotion grandissante brouillait sa mémoire, il s'anéantit dans le spectacle adorable et terrible des deux amants, que ses regards ne pouvaient quitter. Sous la jonchée des roses, les corps se distinguaient à peine, dans leur étreinte; mais les deux têtes émergeaient, serrées au cou par le suaire de soie. Et qu'elles étaient belles encore, d'une beauté de passion enfin satisfaite, posées toutes deux sur le même coussin, mêlant leurs chevelures! Benedetta avait gardé sa face divinement rieuse, aimante et fidèle pour l'éternité, exaltée d'avoir rendu son dernier souffle en un baiser d'amour. Dario, en son allégresse dernière, était resté plus douloureux, tel que les marbres des pierres funéraires, que les amoureuses s'épuisent à étreindre vainement. Et ils avaient encore les yeux grands ouverts, plongeant les uns au fond des autres, et ils continuaient à se regarder sans fin, avec une douceur de caresse que jamais rien ne devait plus troubler.
Mon Dieu! était-ce donc vrai qu'il l'avait aimée, cette Benedetta, d'un amour si pur, si dégagé de toute idée d'impossible possession! Et Pierre était remué jusqu'au fond de l'âme par les heures délicieuses qu'il avait passées près d'elle, dans un lien d'une exquise amitié, aussi douce que l'amour. Elle était si belle, si sage, si brûlante de passion! Lui-même avait fait un si beau rêve, animer de sa fraternité libératrice cette admirable créature, à l'âme de feu, aux airs indolents, en laquelle il revoyait toute l'ancienne Rome, qu'il aurait voulu réveiller et conquérir à l'Italie de demain. Il rêvait de la catéchiser, de lui élargir le cœur et le cerveau, en lui donnant l'amour des petits et des pauvres, le flot de pitié d'aujourd'hui pour les choses et pour les êtres. Maintenant, cela l'aurait fait un peu sourire, s'il n'avait pas débordé de larmes. Comme elle s'était montrée charmante, en s'efforçant de le contenter, malgré les obstacles invincibles, la race, l'éducation, le milieu, qui l'empêchaient de le suivre! Elle était une écolière docile, mais incapable de progrès véritable. Un jour pourtant, elle avait semblé se rapprocher, de lui, comme si la souffrance lui ouvrait l'âme à toutes les charités. Puis, l'illusion du bonheur était venue, et elle n'avait plus rien compris à la misère des autres, elle s'en était allée dans l'égoïsme de son espoir et de sa joie, à elle. Était-ce donc, grand Dieu! que cette race, condamnée à disparaître, devait finir ainsi, si belle encore parfois, si adorée, mais si fermée à l'amour des humbles, à la loi de charité et de justice, qui, en réglementant le travail, pouvait seule désormais sauver le monde?
Puis, ce fut chez Pierre une autre désolation encore, qui le laissa balbutiant, sans prières précises. Il venait de songer au coup de violence qui avait emporté les deux enfants, dans une revanche foudroyante de la nature. Quelle dérision d'avoir promis à la Vierge de ne faire le cadeau de sa virginité qu'au mari élu, de s'être fait saigner sous ce serment, comme sous un cilice, pendant son existence entière, pour en venir à se jeter dans la mort, au cou de l'amant, éperdue de regrets, brûlante de se donner toute! Et elle s'était donnée avec l'emportement d'une protestation dernière, et il avait suffi du fait brutal de la séparation menaçante, l'avertissant de la duperie, la ramenant à l'instinct de l'universel amour. C'était encore une fois l'Église vaincue, le grand Pan, semeur des germes, rassemblant les couples de son geste continu de fécondité. Si, lors de la Renaissance, l'Église n'avait pas croulé sous l'assaut des Vénus et des Hercules exhumés du vieux sol romain, la lutte continuait aussi âpre, et à chaque heure les peuples nouveaux, débordants de sève, affamés de vie, en guerre contre une religion qui n'était qu'un appétit de la mort, menaçaient d'emporter l'ancien édifice catholique, dont les murs déjà croulaient de vieillesse inféconde.
Et, à ce moment. Pierre eut la sensation que la mort de cette Benedetta adorable était pour lui le suprême désastre. Il la regardait toujours, et des larmes brûlèrent ses yeux. Elle achevait d'emporter sa chimère. Comme la veille, au Vatican, devant le pape, il sentait s'effondrer sa dernière espérance, la résurrection tant souhaitée de la vieille Rome, en une Rome de jeunesse et de salut. Cette fois, c'était bien la fin: Rome la catholique, la princière, était morte, couchée là, telle qu'un marbre, sur ce lit funèbre. Elle n'avait pu aller aux humbles, aux souffrants de ce monde, elle venait d'expirer dans le cri impuissant de sa passion égoïste, quand il était trop tard pour aimer et enfanter. Jamais plus elle ne ferait d'enfants, la vieille maison romaine était vide désormais, stérile, sans réveil possible. Pierre, dont la chère morte laissait l'âme veuve, en deuil d'un si grand rêve, éprouvait une telle douleur à la voir ainsi immobile et glacée, qu'il se sentit défaillir. Était-ce le jour livide, étoilé par les taches jaunes des deux cierges, qui lui troublait la vue, le parfum des roses, alourdi dans l'air de mort, qui le grisait comme d'une ivresse, le sourd murmure continu de l'officiant en train d'achever sa messe, derrière lui, qui bourdonnait dans son crâne, en l'empêchant de retrouver ses prières? Il craignit de tomber en travers de la marche, il se releva péniblement et s'écarta.
Puis, comme il se réfugiait au fond de l'embrasure d'une fenêtre, pour se remettre, il eut l'étonnement de rencontrer là Victorine, assise sur une banquette, qu'on y avait à demi dissimulée. Elle avait des ordres de donna Serafina, elle veillait de ce coin sur ses deux chers enfants, ainsi qu'elle les nommait, en ne quittant pas des yeux les personnes qui entraient et qui sortaient. Tout de suite, elle fit asseoir le jeune prêtre, lorsqu'elle le vit si pâle, près de s'évanouir.
—Ah! dit-il très bas, lorsqu'il eut longuement respiré, qu'ils aient au moins la joie d'être ensemble ailleurs, de revivre une autre vie, dans un autre monde!
Elle haussa doucement les épaules, elle répondit à voix très basse, elle aussi:
—Oh! revivre, monsieur l'abbé, pourquoi faire? Quand on est mort, allez! le mieux est encore d'être mort et de dormir. Les pauvres enfants ont eu assez de peines sur la terre, il ne faut pas leur souhaiter de recommencer ailleurs.
Ce mot si naïf et si profond d'illettrée incroyante fit passer un frisson dans les os de Pierre. Et lui dont les dents avaient parfois claqué de terreur, la nuit, à la brusque évocation du néant! Il la trouvait héroïque de n'être pas troublée par les idées d'éternité et d'infini. Ah! si tout le monde avait eu cette tranquille irréligion, cette insouciance si sage, si gaie, du petit peuple incrédule de France, quel calme soudain parmi les hommes, quelle vie heureuse!