—Le cardinal, ici! ne put-il s'empêcher de murmurer.
Monsignor Nani, qui suivait l'ombre des pensées de Pierre dans ses yeux d'enfance, où tout se lisait, affecta de se tromper sur le sens de cette exclamation.
—Oui, j'avais appris, en effet, qu'il était rentré à Rome depuis hier soir. Il a tenu à ne pas s'absenter davantage, le Saint-Père allant mieux et pouvant avoir besoin de lui.
Bien que cela fût dit d'un air d'innocence parfaite, Pierre ne s'y méprit pas un instant. Et, à son tour, ayant regardé le prélat, il fut convaincu que lui aussi savait. Tout d'un coup, l'affaire lui apparaissait dans sa complication terrible, dans la férocité que lui avait donnée le destin. Nani, ancien familier du palais Boccanera, n'était point sans cœur, aimait sûrement Benedetta d'une affection charmée par tant de beauté et de grâce. On pouvait expliquer ainsi la façon victorieuse dont il avait fini par faire prononcer l'annulation du mariage. Mais, à entendre don Vigilio, ce divorce obtenu à prix d'argent et sous la pression des influences les plus notoires, était simplement un scandale, traîné d'abord par lui en longueur, précipité ensuite vers une solution retentissante, dans l'unique but de déconsidérer le cardinal et de l'écarter de la tiare, à la veille du conclave que tout le monde croyait prochain. Et, d'ailleurs, il semblait hors de doute que le cardinal, intransigeant, sans diplomatie aucune, ne pouvait être le candidat de Nani, si souple, si désireux d'entente universelle; de sorte que le long travail de ce dernier dans cette maison, tout en aidant au bonheur de la chère contessina, n'avait pu être que la destruction lente, ininterrompue, de la brûlante ambition de la sœur et du frère, ce troisième pape triomphal que leur antique famille devait donner à l'Église. Seulement, s'il avait toujours voulu cela, s'il avait même un instant combattu pour le cardinal Sanguinetti, mettant en lui son espoir, jamais il ne s'était imaginé qu'on irait jusqu'au crime, à cette abomination imbécile d'un poison qui se trompait d'adresse et frappait des innocents. Non, non! comme il le disait, c'était trop, l'âme en était révoltée. Il se servait d'armes plus douces, une telle brutalité le répugnait, l'indignait; et son visage, si rose et si soigné, gardait encore la gravité de sa révolte, devant le cardinal en larmes et ces deux tristes amants foudroyés à sa place.
Pierre, croyant que le cardinal Sanguinetti était toujours le candidat secret du prélat, restait quand même tourmenté par l'idée de savoir jusqu'où allait la complicité morale de ce dernier, dans l'exécrable aventure. Il reprit la conversation.
—On dit Sa Sainteté fâchée avec Son Éminence le cardinal Sanguinetti. Naturellement, le pape régnant ne peut voir d'un très bon œil le pape futur.
Monsignor Nani s'égaya un instant, en toute franchise.
—Oh! le cardinal s'est fâché et raccommodé trois ou quatre fois avec le Vatican. Et, en tout cas, le Saint-Père n'a pas à montrer de jalousie posthume, il sait qu'il peut faire un très bon accueil à Son Éminence.
Puis, il regretta d'avoir exprimé ainsi une certitude, il se reprit.
—Je plaisante, Son Éminence est tout à fait digne de la haute fortune qui l'attend peut-être.