Mais Pierre était fixé, le cardinal Sanguinetti n'était certainement plus le candidat de monsignor Nani. Sans doute le trouvait-il trop usé par son ambition impatiente, trop dangereux aussi par les alliances équivoques qu'il avait conclues, dans sa fièvre, avec tous les mondes, même avec la jeune Italie patriote. Et la situation s'éclairait, le cardinal Sanguinetti et le cardinal Boccanera s'entre-dévoraient, se supprimaient l'un l'autre: l'un sans cesse en intrigues, ne reculant devant aucun compromis, rêvant de reconquérir Rome par la voie des élections; l'autre immobile et debout dans son intransigeance, excommuniant le siècle, attendant de Dieu seul le miracle qui devait sauver l'Église. Pourquoi ne pas laisser les deux théories, ainsi mises face à face, se détruire, avec ce qu'elles avaient d'extrême et d'inquiétant? Si Boccanera avait échappé au poison, il n'en était pas moins atteint par la tragique aventure, désormais impossible comme candidat, tué sous les histoires dont bourdonnait Rome entière; et, si Sanguinetti pouvait se croire enfin débarrassé d'un rival, il n'avait pas vu qu'il se frappait lui-même, qu'il tuait également sa candidature, en la brûlant dans une telle passion du pouvoir, si peu scrupuleuse des moyens, menaçante pour tous. Monsignor Nani en était visiblement enchanté: ni l'un ni l'autre, la place nette, l'histoire de ces deux loups légendaires qui s'étaient battus et mangés, sans qu'on retrouvât rien, pas même les deux queues. Et, au fond de ses yeux pâles, en toute sa personne discrète, il n'y avait plus qu'un inconnu redoutable, le candidat choisi définitivement, patronné par la toute-puissante armée dont il était un des chefs les plus adroits. Un tel homme ne se désintéressait jamais, avait toujours la solution prête. Qui donc, qui donc allait être le pape de demain?
Il s'était levé, il prenait cordialement congé du jeune prêtre:
—Mon cher fils, je doute de vous revoir, je vous souhaite un bon voyage...
Pourtant, il ne s'éloignait pas, il continuait à regarder Pierre de son air de pénétration vive; et il le fit se rasseoir, il reprit lui-même un siège.
—Dites, vous irez sûrement, dès votre retour en France, saluer le cardinal Bergerot... Veuillez donc me rappeler respectueusement à son souvenir. Je l'ai connu un peu, lors de son voyage ici, pour le chapeau. C'est une des plus grandes lumières du clergé français... Ah! si une telle intelligence voulait travailler à la bonne entente dans notre sainte Église! Malheureusement, je crains bien qu'il n'ait des préventions de race et de milieu, il ne nous aide pas toujours.
Surpris de l'entendre parler ainsi du cardinal pour la première fois, à cette minute dernière, Pierre l'écoutait avec curiosité. Puis, il ne se gêna plus, il répondit en toute franchise:
—Oui, Son Éminence a des idées très arrêtées sur notre vieille Église de France. Ainsi, il professe une véritable horreur des Jésuites...
D'une légère exclamation, monsignor Nani l'arrêta. Et il avait un air le plus sincèrement étonné, le plus franc qu'on pût voir.
—Comment, l'horreur des Jésuites? En quoi les Jésuites peuvent-ils l'inquiéter? Il n'y en a plus, c'est de l'histoire finie, les Jésuites! Est-ce que vous en avez vu à Rome? Est-ce qu'ils vous ont gêné en rien, ces pauvres Jésuites, qui n'y possèdent même plus une pierre pour reposer leur tête?... Non, non, qu'on n'agite pas davantage cet épouvantail, c'est enfantin!
Pierre le regardait à son tour, émerveillé de son aisance, de son audace tranquille, sur ce sujet brûlant. Il ne détournait pas les yeux, laissait sa face ouverte, comme un livre de vérité.