—Ah! si par Jésuites vous entendez les prêtres sages, qui, au lieu d'engager avec les sociétés modernes des luttes stériles, dangereuses, s'efforcent de les ramener humainement à l'Église, mon Dieu! nous sommes tous plus ou moins des Jésuites, car il serait fou de ne pas tenir compte de l'époque où l'on vit... Oh! d'ailleurs, je ne m'arrête pas aux mots, peu m'importe! Des Jésuites, oui! si vous voulez, des Jésuites!

Il souriait de nouveau, de son joli sourire si fin, où il y avait tant de moquerie et tant d'intelligence.

—Eh bien! quand vous verrez le cardinal Bergerot, dites-lui qu'il est déraisonnable, en France, de traquer les Jésuites, de les traiter en ennemis de la nation. C'est tout le contraire qui est la vérité, les Jésuites sont pour la France, parce qu'ils sont pour la richesse, pour la force et le courage. La France est la seule grande nation catholique restée debout, souveraine encore, la seule sur laquelle la papauté puisse un jour s'appuyer solidement. Aussi, le Saint-Père, après avoir rêvé un instant d'obtenir cet appui de l'Allemagne victorieuse, a-t-il fait alliance avec la France, la vaincue de la veille, en comprenant qu'il n'y avait pas en dehors d'elle de salut pour l'Église. Et il n'a obéi en cela qu'à la politique des Jésuites, de ces affreux Jésuites que votre Paris exècre... Dites bien en outre au cardinal Bergerot qu'il serait beau à lui de travailler à l'apaisement, en faisant comprendre combien votre République a tort de ne pas aider davantage le Saint-Père dans son œuvre de conciliation. Elle affecte de le considérer en quantité négligeable, et c'est là une faute dangereuse pour des gouvernants, car s'il paraît dépouillé de toute action politique, il n'en est pas moins une immense force morale, qui peut, à chaque heure, soulever les consciences, déterminer des agitations religieuses, d'une incalculable portée. C'est toujours lui qui dispose des peuples, puisqu'il dispose des âmes, et la République agit avec une légèreté bien grande, dans son intérêt même, en montrant qu'elle ne s'en doute plus... Et dites-lui enfin que c'est une vraie pitié de voir la misérable façon dont cette République choisit ses évêques, comme si elle voulait affaiblir volontairement son épiscopat. A part quelques exceptions heureuses, vos évêques sont de bien pauvres cervelles, et par conséquent vos cardinaux, têtes médiocres, n'ont ici aucune influence, ne jouent aucun rôle. Lorsque le prochain conclave va s'ouvrir, quelle triste figure vous y ferez! Pourquoi, dès lors, traitez-vous avec une haine si sotte et si aveugle ces Jésuites qui sont politiquement vos amis? pourquoi n'employez-vous pas leur zèle intelligent, prêt à vous servir, de manière à vous assurer l'aide du pape de demain? Il vous le faut à vous et pour vous, il faut qu'il continue chez vous l'œuvre de Léon XIII, cette œuvre si mal jugée, si combattue, qui se soucie peu des petits résultats d'aujourd'hui, qui travaille surtout à l'avenir, à l'unité de tous les peuples en leur sainte mère l'Église... Dites-le, dites-le bien au cardinal Bergerot, qu'il soit avec nous, qu'il travaille pour son pays, en travaillant pour nous. Le pape de demain! mais toute la question est là, malheur à la France, si elle ne trouve pas un continuateur de Léon XIII dans le pape de demain!

Il s'était levé de nouveau, et cette fois il partait. Jamais il ne s'était épanché de la sorte, si longuement. Mais il n'avait sûrement dit que ce qu'il voulait dire, dans un but qu'il connaissait seul, avec une lenteur, une douceur fermes, où l'on sentait chaque parole mûrie, pesée à l'avance.

—Adieu, mon cher fils, et encore une fois réfléchissez à tout ce que vous aurez vu et entendu à Rome, soyez bien sage, ne gâtez pas votre vie.

Pierre s'inclina, serra la petite main grasse et souple que le prélat lui tendait.

—Monseigneur, je vous remercie encore de vos bontés, et soyez convaincu que je n'oublierai rien de mon voyage.

Il le regarda disparaître, dans sa soutane fine, de son pas léger et conquérant, qui croyait aller à toutes les victoires de l'avenir. Non, non, il n'oublierait rien de son voyage! Il la connaissait, cette unité de tous les peuples en leur sainte mère l'Église, ce servage temporel, où la loi du Christ deviendrait la dictature d'Auguste, maître du monde. Et ces Jésuites, il ne doutait pas qu'ils n'aimassent la France, la fille aînée de l'Église, la seule qui pût aider encore sa mère à reconquérir la royauté universelle; mais ils l'aimaient comme les vols noirs de sauterelles aiment les moissons, sur lesquelles ils s'abattent et qu'ils dévorent. Une infinie tristesse lui était revenue au cœur, en ayant la sourde sensation que, dans ce vieux palais foudroyé, dans ce deuil et dans cet écroulement, c'étaient eux, eux encore, qui devaient être les artisans de la douleur et du désastre.

Justement, s'étant retourné, il aperçut don Vigilio, adossé à la crédence, devant le grand portrait du cardinal, la face entre les mains, comme s'il eût voulu s'anéantir, disparaître à jamais, et grelottant de tous ses membres, autant de peur que de fièvre. Dans un moment où aucun visiteur n'apparaissait plus, il venait de succomber à une crise de désespoir terrifié, il s'abandonnait.

—Mon Dieu! que vous arrive-t-il? demanda Pierre en s'avançant. Êtes-vous malade, puis-je vous secourir?