Mais don Vigilio se bouchait les yeux, suffoquait, bégayait entre ses mains serrées. Et il ne lâcha que son cri étouffé d'épouvante:

—Ah! Paparelli, Paparelli!

—Quoi? que vous a-t-il fait? demanda le prêtre étonné.

Alors, le secrétaire dégagea son visage, céda encore au besoin frissonnant de se confier à quelqu'un.

—Comment! ce qu'il m'a fait?... Vous ne sentez donc rien, vous ne voyez donc rien! Avez-vous remarqué la façon dont il s'est emparé du cardinal Sanguinetti pour le mener à Son Éminence? Imposer ce rival soupçonné, exécré, à Son Éminence, en un moment pareil, quelle insolente audace! Et, quelques minutes auparavant, avez-vous constaté avec quelle sournoiserie méchante il a éconduit une vieille dame, une très ancienne amie, qui demandait seulement à baiser les mains de Son Éminence, un peu de vraie tendresse dont Son Éminence aurait été si heureuse?... Je vous dis qu'il est le maître ici, qu'il ouvre ou qu'il ferme la porte à son gré, qu'il nous tient tous entre ses doigts, comme la pincée de poussière qu'on jette au vent!

Pierre s'inquiéta de le voir si frémissant et si jaune.

—Voyons, voyons, mon cher, vous exagérez.

—J'exagère... Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit, la scène à laquelle j'ai assisté, malgré moi? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous la dire.

Il conta que donna Serafina, lorsqu'elle était rentrée la veille, pour tomber dans l'effroyable catastrophe qui l'attendait, revenait déjà l'âme ulcérée, toute brisée des mauvaises nouvelles qu'elle avait apprises. Au Vatican, chez le cardinal secrétaire, puis chez des prélats de sa connaissance, elle avait acquis la certitude que la situation de son frère périclitait singulièrement, qu'il s'était créé des ennemis de plus en plus nombreux dans le Sacré Collège, à ce point que son élection au trône pontifical, probable l'année précédente, semblait désormais être devenue impossible. Tout d'un coup, le rêve de sa vie croulait, l'ambition qu'elle avait nourrie toujours, gisait en poudre à ses pieds. Comment? pourquoi? elle s'était désespérément enquis des motifs, et elle avait su toutes sortes de fautes, des rudesses du cardinal, des manifestations inopportunes, des gens blessés par un mot, par un acte, une attitude enfin si provocante, qu'on l'aurait dite prise volontairement pour gâter les choses. Le pis était que, dans chacune de ces fautes, elle avait reconnu des maladresses, blâmées, déconseillées par elle, et que son frère s'était obstiné à commettre, sous l'influence inavouée de l'abbé Paparelli, ce caudataire si humble, si infime, en qui elle sentait une puissance néfaste, un destructeur de sa propre influence, si vigilante et si dévouée. Aussi, malgré le deuil où était la maison, n'avait-elle pas voulu retarder l'exécution du traître, d'autant plus que l'ancienne camaraderie avec le terrible Santobono, l'histoire du panier de figues qui avait passé des mains de celui-ci dans les mains de celui-là, la glaçaient d'un soupçon qu'elle évitait même d'éclaircir. Mais, dès les premiers mots, dès sa demande formelle de jeter le traître à la porte, sur l'heure, elle avait trouvé chez son frère une résistance brusque, invincible. Il n'avait pas voulu l'entendre, il s'était fâché, une de ces colères d'ouragan dont la violence balayait tout, disant que c'était très mal à elle de s'en prendre à un saint homme si modeste, si pieux, l'accusant de faire là le jeu de ses ennemis, qui, après lui avoir tué monsignor Gallo, cherchaient à empoisonner son affection dernière pour ce pauvre prêtre sans importance. Il traitait toutes ces histoires d'abominables inventions, il jurait de le garder, rien que pour montrer son dédain de la calomnie. Et elle avait dû se taire.

Dans un retour de son frisson, don Vigilio s'était de nouveau couvert le visage de ses deux mains.