Il ne put rester assis, il se leva, se mit à marcher au travers de l'étroite pièce, qu'il semblait emplir de sa haute taille. Et c'était tout le règne, toute la politique de Léon XIII qu'il discutait, qu'il condamnait violemment.
—L'unité, la fameuse unité qu'on lui fait une gloire si grande de vouloir rétablir dans l'Église, ce n'est là que l'ambition furieuse, et aveugle d'un conquérant qui élargit son empire, sans se demander si les nouveaux peuples soumis ne vont pas désorganiser son ancien peuple, jusque-là fidèle, l'adultérer, lui apporter la contagion de toutes les erreurs. Et, si les schismatiques d'Orient, si les schismatiques des autres pays, en rentrant dans l'Église catholique, la transforment fatalement, à ce point qu'ils la tuent, qu'ils en fassent une Église nouvelle? Il n'y a qu'une sagesse, n'être que ce qu'on est, mais être solidement... De même, n'est-ce pas à la fois un danger et une honte, cette prétendue alliance avec la démocratie, cette politique que suffit à condamner l'esprit séculaire de la papauté? La monarchie est de droit divin, l'abandonner est aller contre Dieu, pactiser avec la Révolution, rêver ce dénouement monstrueux d'utiliser la démence des hommes, pour mieux rétablir sur eux son pouvoir. Toute république est un état d'anarchie, et c'est dès lors la plus criminelle des fautes, c'est ébranler à jamais l'idée d'autorité, d'ordre, de religion même, que de reconnaître la légitimité d'une république, dans l'unique but de caresser le rêve d'une conciliation impossible... Aussi voyez ce qu'il a fait du pouvoir temporel. Il le réclame bien encore, il affecte de rester intransigeant sur cette question de la reddition de Rome. Mais, en réalité, est-ce qu'il n'en a pas consommé la perte, est-ce qu'il n'y a pas renoncé définitivement, puisqu'il reconnaît que les peuples ont le droit de disposer d'eux, qu'ils peuvent chasser leurs rois et vivre comme les bêtes libres, au fond des forêts?
Brusquement, il s'arrêta, leva les deux bras au ciel, dans un élan de sainte colère.
—Ah! cet homme, ah! cet homme qui par sa vanité, par son besoin du succès, aura été la ruine de l'Église! cet homme qui n'a cessé de tout corrompre, de tout dissoudre, de tout émietter, afin de régner sur le monde qu'il croit reconquérir ainsi! pourquoi, Dieu tout-puissant, pourquoi ne l'avez-vous pas encore rappelé à vous?
Et cet appel à la mort prenait un accent si sincère, il y avait là une haine grandie par un si réel désir de sauver Dieu en péril ici-bas, que Pierre fut traversé lui aussi d'un grand frisson. Maintenant, il le voyait, ce cardinal Boccanera, qui haïssait religieusement, passionnément Léon XIII, il le voyait guettant depuis des années déjà, du fond de son palais noir, la mort du pape, cette mort officielle qu'il avait la charge de constater, à titre de camerlingue. Comme il devait l'attendre, comme il souhaitait avec une impatience fébrile l'heure bienheureuse où il irait, armé du petit marteau d'argent, taper les trois coups symboliques sur le crâne de Léon XIII glacé, rigide, étendu sur son lit, entouré de sa cour pontificale! Ah! taper enfin à ce mur du cerveau, pour être bien certain que rien ne répondait plus, qu'il n'y avait plus rien là dedans, rien que de la nuit et du silence! Et ces trois appels retentiraient: Joachim! Joachim! Joachim! Et, le cadavre ne répondant pas, le camerlingue se tournerait après avoir patienté quelques secondes, puis il dirait: «Le pape est mort!»
—Pourtant, reprit Pierre qui voulait le ramener au présent, la conciliation est une arme de l'époque, c'est pour vaincre à coup sûr que le Saint-Père consent à céder sur les questions de forme.
—Il ne vaincra pas, il sera vaincu! cria Boccanera. Jamais l'Église n'a eu la victoire qu'en s'obstinant dans son intégralité, dans l'éternité immuable de son essence divine. Et il est certain que, le jour où elle laisserait toucher à une seule pierre de son édifice, elle croulerait... Rappelez-vous le moment terrible qu'elle a passé, au temps du concile de Trente. La Réforme venait de l'ébranler d'une façon profonde, le relâchement de la discipline et des mœurs s'aggravait partout, c'était un flot montant de nouveautés, d'idées soufflées par l'esprit du mal, de projets malsains qu'enfantait l'orgueil de l'homme, lâché en pleine licence. Et, dans le concile même, bien des membres étaient troublés, gangrenés, prêts à voter les modifications les plus folles, tout un véritable schisme s'ajoutant aux autres... Eh bien! si, à cette époque critique, sous la menace d'un si grand péril, le catholicisme a été sauvé du désastre, c'est que la majorité, éclairée par Dieu, a maintenu le vieil édifice intact, c'est qu'elle a eu le divin entêtement de s'enfermer dans le dogme étroit, c'est qu'elle n'a rien concédé, rien, rien! ni sur le fond, ni sur la forme... Aujourd'hui, certes, la situation n'est pas pire qu'à l'époque du concile de Trente. Mettons qu'elle soit la même, et dites-moi s'il n'est pas plus noble, plus courageux et plus sûr pour l'Église d'avoir comme autrefois la bravoure de dire hautement ce qu'elle est, ce qu'elle a été, ce qu'elle sera. Il n'y a de salut pour elle que dans sa souveraineté totale, indiscutable; et, puisqu'elle a toujours vaincu par son intransigeance, c'est la tuer que de vouloir la concilier avec le siècle.
Il se remit à marcher, de son pas songeur et puissant.
—Non, non! pas un accommodement, pas un abandon, pas une faiblesse! Le mur d'airain qui barre la route, la borne de granit qui limite un monde!... Je vous l'ai déjà dit, le jour de votre arrivée, mon cher fils. Vouloir accommoder le catholicisme aux temps nouveaux, c'est hâter sa fin, s'il est vraiment menacé d'une mort prochaine, comme les athées le prétendent. Et il mourrait bassement, honteusement, au lieu de mourir debout, digne et fier, dans sa vieille royauté glorieuse... Ah! mourir debout, sans rien renier de son passé, en bravant l'avenir, en confessant sa foi entière!
Et ce vieillard de soixante-dix ans semblait grandir encore, sans peur devant l'anéantissement final, avec un geste de héros qui défiait les siècles futurs. La foi lui avait donné la paix sereine, cette paix que l'explication de l'inconnu par le divin apporte à l'esprit, dont elle satisfait pleinement le besoin de certitude, en le remplissant. Il croyait, il savait, il était sans doute et sans peur sur le lendemain de la mort. Mais une mélancolie hautaine avait passé dans sa voix.