—Dieu peut tout, même détruire son œuvre, s'il la trouve mauvaise. Tout croulerait demain, la sainte Église disparaîtrait au milieu des ruines, les sanctuaires les plus vénérés s'effondreraient sous la chute des astres, qu'il faudrait s'incliner et adorer Dieu, dont la main, après avoir créé le monde, l'anéantirait ainsi, pour sa gloire... Et j'attends, je me soumets d'avance à sa volonté, qui seule peut se produire, car rien n'arrive sans qu'il le veuille. Si vraiment les temples sont ébranlés, si le catholicisme doit demain tomber en poudre, je serai là pour être le ministre de la mort, comme j'ai été le ministre de la vie... Même, je le confesse, il est certain qu'il y a des heures où des signes terribles me frappent. Peut-être en effet la fin des temps est-elle proche et allons-nous assister à cet écroulement du vieux monde dont on nous menace. Les plus dignes, les plus hauts sont foudroyés, comme si le ciel se trompait, punissait en eux les crimes de la terre; et n'ai-je pas senti le souffle de l'abîme, où tout va sombrer, depuis que ma maison, pour des fautes que j'ignore, est frappée de ce deuil affreux, qui la jette au gouffre, la fait rentrer dans la nuit, à jamais!

Là, dans la pièce voisine, il évoquait les deux chers morts, qui ne cessaient d'être présents. Des sanglots remontaient à sa gorge, ses mains tremblaient, son grand corps était agité d'une dernière révolte de douleur, sous l'effort de sa soumission. Oui, pour que Dieu se fût permis de l'atteindre si cruellement, de supprimer sa race, de commencer ainsi par le plus grand, par le plus fidèle, ce devait être que le monde était définitivement condamné. La fin de sa maison, n'était-ce pas la fin prochaine de tout? Et, dans son orgueil souverain de prince et de prêtre, il trouva un cri de suprême résignation.

—O Dieu puissant, que votre volonté soit donc faite! Que tout meure, que tout croule, que tout retourne à la nuit du chaos! Je resterai debout dans ce palais en ruine, j'attendrai d'y être enseveli sous les décombres. Et, si votre volonté m'appelle à être le fossoyeur auguste de votre sainte religion, ah! soyez sans crainte, je ne ferais rien d'indigne pour la prolonger de quelques jours! Je la maintiendrai debout comme moi, aussi fière, aussi intraitable qu'au temps de sa toute-puissance. Je l'affirmerai avec la même obstination vaillante, sans rien abandonner ni de la discipline, ni du rite, ni du dogme. Et, le jour venu, je l'ensevelirai avec moi, l'emportant toute dans la terre plutôt que de rien céder d'elle, la gardant entre mes bras glacés pour la rendre à votre inconnu, telle que vous l'avez donnée en garde à votre Église... O Dieu puissant, souverain Maître, disposez de moi, faites de moi, si cela est dans vos desseins, le pontife de la destruction, de la mort du monde!

Saisi, Pierre frémissait de peur et d'admiration devant cette extraordinaire figure qui se dressait, le dernier pape menant les funérailles du catholicisme. Il comprenait que Boccanera avait dû parfois faire ce rêve, il le voyait, dans son Vatican, dans son Saint-Pierre qu'éventrait la foudre, debout, seul au travers des salles immenses, que sa cour pontificale, terrifiée et lâche, avait abandonnées. Lentement, vêtu de sa soutane blanche, portant ainsi en blanc le deuil de l'Église, il descendait une fois encore jusqu'au sanctuaire, pour y attendre que le ciel, au soir des temps, tombât, écrasant la terre. Trois fois, il redressait le grand Crucifix, que les convulsions suprêmes du sol avaient renversé. Puis, lorsque le craquement final fendait les marbres, il le saisissait d'une étreinte, il s'anéantissait avec lui, sous l'effondrement des voûtes. Et rien n'était d'une plus royale, d'une plus farouche grandeur.

D'un geste, le cardinal Boccanera, sans voix, mais sans faiblesse, invincible et droit quand même dans sa haute taille, donna congé à Pierre, qui, cédant à sa passion de la beauté et de la vérité, trouvant que lui seul était grand, que lui seul avait raison, lui baisa la main.

Ce fut le soir, dans la salle du trône, quand les visites cessèrent, à la nuit tombée, qu'on ferma les portes et qu'on procéda à la mise en bière. Les messes venaient de finir, les sonnettes de l'élévation ne tintaient plus, le balbutiement des paroles latines se taisait, après avoir bourdonné aux oreilles des deux chers enfants morts pendant douze heures. Et, alourdissant l'air, envahi de silence, il ne restait que le parfum violent des roses, que l'odeur chaude des deux cierges de cire. Comme ceux-ci n'éclairaient guère la vaste salle, on avait apporté des lampes, que des domestiques tenaient au poing, ainsi que des torches. Selon l'usage, tous les domestiques de la maison étaient là, pour dire un dernier adieu aux maîtres, qu'on allait coucher à jamais dans la mort.

Il y eut quelque retard. Morano, qui, depuis le matin, se donnait beaucoup de peine, pour veiller aux mille détails, venait de courir encore, désespéré de ne pas voir arriver le triple cercueil. Enfin, des domestiques le montèrent, on put commencer. Le cardinal et donna Serafina se tenaient côte à côte, près du lit. Pierre était là également, ainsi que don Vigilio. Ce fut Victorine qui se mit à coudre les deux amants dans le même suaire, une large pièce de soie blanche, où ils semblèrent vêtus de la même robe de mariée, la robe gaie et pure de leur union. Puis, deux domestiques s'avancèrent, aidèrent Pierre et don Vigilio, à les coucher dans le premier cercueil, de bois de sapin, capitonné de satin rose. Il n'était guère plus large que les cercueils ordinaires, tellement les deux amants étaient jeunes, d'une élégance mince, et tellement leur étreinte les nouait, ne faisait d'eux qu'un seul corps. Quand ils y furent allongés, ils y continuèrent leur éternel sommeil, la tête à demi noyée parmi leurs chevelures odorantes qui se mêlaient. Et, quand cette première bière se trouva enfermée dans la seconde, de plomb, puis dans la troisième, de chêne, quand les trois couvercles eurent été soudés et vissés, on continua à voir les faces des deux amants, par l'ouverture ronde, garnie d'une épaisse glace, pratiquée, selon la mode romaine, dans les trois bières. Et, à jamais séparés des vivants, seuls au fond de ce triple cercueil, ils se souriaient toujours, ils se regardaient toujours, de leurs yeux obstinément ouverts, ayant l'éternité pour épuiser leur amour infini.

XVI

Le lendemain, au retour du cimetière, après l'enterrement. Pierre déjeuna seul dans sa chambre, en se réservant de prendre, l'après-midi, congé du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus, il n'y avait plus qu'une visite qu'il voulait rendre, une visite dernière au vieil Orlando, le héros de l'indépendance, auquel il avait fait la formelle promesse de ne point retourner à Paris, sans venir causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre qui le conduisit rue du Vingt-Septembre.

Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l'humidité noyait la ville d'une vapeur grise. Cette pluie avait cessé, mais le ciel restait sombre, et les grands palais neufs de la rue du Vingt-Septembre, sous ce morne ciel de décembre, avaient des façades livides, d'une mélancolie interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs réguliers de fenêtres qui n'en finissaient pas. Le Ministère des Finances surtout, ce colossal entassement de maçonnerie et de sculptures, prenait une apparence de ville morte, la tristesse infinie d'un grand corps exsangue, dont la vie s'était retirée. La pluie avait adouci l'air, il faisait presque chaud, une tiédeur moite de fièvre.