—Je vous l'avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos idées changeraient et que la connaissance de Rome vous amènerait à des opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont j'aurais tâché de vous convaincre. Ainsi je n'ai jamais douté que vous retireriez votre livre, de votre plein gré, comme une erreur fâcheuse, dès que les choses et les hommes vous auraient renseigné sur le Vatican... Mais, n'est-ce pas? mettons le Vatican de côté, il n'y a là rien à faire, qu'à le laisser crouler, dans sa ruine lente et inévitable. Ce qui m'intéresse, moi, ce qui me passionne encore, c'est la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si fiévreusement ressuscitée, que vous traitiez en quantité négligeable, et que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se comprennent, maintenant que vous la connaissez.

Tout de suite, il concéda beaucoup, avoua les fautes commises, reconnut l'état déplorable des finances, les difficultés graves de toutes sortes, en homme d'intelligence et de bon sens, qui, cloué par la paralysie, loin de la lutte, avait les journées entières pour réfléchir et s'inquiéter. Ah! sa conquête, son Italie adorée, pour laquelle il aurait voulu donner encore le sang de ses veines, à quelles inquiétudes mortelles, à quelles indicibles souffrances elle était de nouveau tombée! Ils avaient péché par un légitime orgueil, ils étaient allés trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rêvant de faire de l'antique Rome une grande capitale moderne, d'un simple coup de baguette. Et de là cette folie des quartiers neufs, cette spéculation démente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la nation à deux doigts de la banqueroute.

Doucement, Pierre l'interrompit, pour lui dire la formule à laquelle il en était arrivé, après ses courses et ses études dans Rome.

—Oh! cette fièvre, cette curée de la première heure, cette débâcle financière, ce n'est rien encore. Toutes les plaies d'argent se réparent. Mais le grave est que votre Italie reste à faire... Plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie née d'hier, dévorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.

Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tête de vieux lion, désormais impuissant. Cette dureté nette de la formule le frappait au cœur.

—Oui, oui, c'est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi dire non, quand les faits sont là, évidents aux yeux de tous?... Cette bourgeoisie, mon Dieu! cette classe moyenne, dont je vous avais déjà parlé, si affamée de places, d'emplois, de distinctions, de panache, et si avare avec cela, si méfiante pour son argent, qu'elle place dans les banques, sans jamais le risquer dans l'agriculture, dans l'industrie ou dans le commerce, dévorée du seul besoin de jouir en ne faisant rien, inintelligente au point de ne pas voir qu'elle tue son pays par son dégoût du travail, son mépris du peuple, sa passion unique de vivre petitement au soleil, avec la gloriole d'appartenir à une administration quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat découronné, ruiné, tombé à l'abâtardissement des races finissantes, le plus grand nombre réduits à la misère, les autres, les rares qui ont gardé leur argent, écrasés sous les impôts trop lourds, n'ayant plus que des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminuées par les continuels partages, destinées à bientôt disparaître, avec les princes eux-mêmes, dans l'écroulement des vieux palais, devenus inutiles... Et le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre encore, mais qui est tellement habitué à sa souffrance, qu'il ne paraît seulement pas concevoir l'idée d'en sortir, aveugle et sourd, poussant les choses jusqu'à regretter peut-être l'ancienne servitude, d'un accablement stupide de bête sur son fumier, d'une ignorance totale, l'abominable ignorance qui est l'unique cause de sa misère, sans espoir, sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie, cette Rome, c'est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises et que nous tâchons de les ressusciter, dans leur ancienne gloire... Oui, oui, plus d'aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie si inquiétante! Comment ne pas céder parfois aux terreurs des pessimistes, de ceux qui prétendent que tous nos malheurs ne sont rien encore, que nous allons à des catastrophes bien plus terribles, comme si nous n'en étions qu'aux premiers symptômes de la fin de notre race, précurseurs de l'anéantissement final!

Il avait levé vers la fenêtre, vers la lumière, ses deux grands bras frémissants, et Pierre, très ému, se rappela ce geste de détresse suppliante, qu'il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans son appel à la puissance divine. Tous deux, si opposés de croyance, avaient la même grandeur désespérée et farouche.

—Et, je vous l'ai dit le premier jour, nous n'avons pourtant voulu que les seules choses logiques et inévitables. Cette Rome, avec son passé de splendeur et de domination, qui pèse si lourdement sur nous, nous ne pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule était le lien, le symbole vivant de notre unité, en même temps que la promesse d'éternité, le renouveau de notre grand rêve de résurrection et de gloire.

Il continua, il reconnut toutes les conditions désastreuses de Rome capitale. Une ville de simple décor, au sol épuisé, restée à l'écart de la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du désert stérile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui la jalousent: Florence, devenue si indifférente, si sceptique pourtant, d'une humeur d'insouciance heureuse, inexplicable après les passions frénétiques, les flots de sang de son histoire; Naples, à qui son clair soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu'on ne sait si l'on doit plaindre de son ignorance et de sa misère, puisqu'il paraît en jouir si paresseusement; Venise, résignée à n'être plus qu'une merveille de l'art ancien, qu'on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, endormie dans le faste et la souveraineté de ses annales; Gênes, toute à son commerce, active et bruyante, une des dernières reines de cette Méditerranée, de ce lac aujourd'hui infime qui a été la mer opulente, le centre où roulaient les richesses du monde; Turin et Milan surtout, les industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernisées, que les touristes les dédaignent comme n'étant pas des villes italiennes, toutes deux sauvées du sommeil des ruines, entrées dans l'évolution occidentale qui prépare le prochain siècle. Ah! cette vieille Italie, fallait-il donc la laisser crouler, telle qu'un musée poussiéreux, pour le plaisir des âmes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de la Grande-Grèce, de l'Ombrie et de la Toscane, pareilles à ces bibelots exquis qu'on n'ose faire réparer, de crainte d'en gâter le caractère? Ou la mort prochaine, inévitable, ou la pioche des démolisseurs, les murs branlants jetés par terre, des villes de travail, de science, de santé créées partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre l'humanité!

—Mais pourquoi désespérer? reprit-il avec force. Rome a beau être lourde à nos épaules, elle n'en est pas moins le sommet que nous avons voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les événements... D'ailleurs, si la population a cessé de s'y accroître, elle y reste stationnaire, à quatre cent mille âmes environ, et le flot ascendant peut parfaitement reprendre, le jour où disparaîtraient les causes qui l'ont arrêté. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un Berlin, un Paris; toutes sortes de conditions sociales, historiques, ethniques même semblent jusqu'à présent s'y opposer; mais qui sait les surprises de demain, peut-on nous interdire l'espérance, la foi que nous avons dans le sang qui coule en nos veines, ce sang des anciens conquérants du monde? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes deux jambes mortes, foudroyé, anéanti, il est des heures où ma folie me reprend, où je crois à Rome comme à ma mère, invincible, immortelle, où j'attends les deux millions d'habitants qui doivent venir peupler ces douloureux quartiers neufs que vous avez visités, vides et croulants déjà. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas? Vous verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra bâtir encore... Et puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possède la Lombardie? Notre Midi lui-même n'est-il pas d'une richesse inépuisable? Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une génération de travailleurs grandir; et, puisque le sol y est si fertile, il faudra bien qu'un jour la grande moisson attendue pousse et mûrisse au brûlant soleil!