L'enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses yeux. Pierre souriait, était gagné; et, quand il put parler, il dit à son tour:
—Il faut reprendre le problème par le bas, par le peuple. Il faut faire des hommes.
—Parfaitement, c'est cela! cria Orlando. Je ne cesse de le répéter, il faut faire l'Italie. On dirait qu'un vent d'est ait emporté ailleurs, loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vôtre, en France, n'est pas un réservoir d'hommes et d'argent, où l'on puise à mains pleines. C'est ce réservoir inépuisable que je voudrais voir se créer chez nous. Et c'est donc par en bas qu'il faut agir, oui! des écoles partout, l'ignorance pourchassée, la brutalité et la paresse combattues à coups de livres, l'instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparaître du concert des grandes nations. Je le dis encore, pour qui donc avons-nous travaillé en reprenant Rome, en voulant lui refaire une troisième gloire, si ce n'est pour la démocratie de demain? et comme on s'explique que tout s'y effondre, que rien n'y veut plus pousser avec vigueur, du moment que cette démocratie y est radicalement absente!... Oui, oui! la solution du problème n'est pas ailleurs, faire un peuple, faire une démocratie italienne!
Pierre s'était calmé, inquiet, n'osant dire qu'une nation ne se modifiait pas facilement, que l'Italie était ce que le sol, l'histoire, la race l'avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d'un coup, pouvait être une besogne dangereuse. Les peuples, comme les créatures, n'ont-ils pas une jeunesse active, un âge mûr resplendissant, une vieillesse plus ou moins lente, aboutissant à la mort? Une Rome moderne, démocratique, grand Dieu! Les Romes modernes s'appellent Paris, Londres, Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence:
—Mais, en attendant ce grand travail de rénovation par le peuple, ne croyez-vous pas que vous feriez bien d'être sages? Vos finances sont dans un si mauvais état, vous traversez de si grosses difficultés sociales et économiques, que vous courez le risque des pires catastrophes, avant d'avoir des hommes et de l'argent. Ah! quel prudent ministre ce serait, si un de vos ministres disait à la tribune: «Eh bien! notre orgueil s'est trompé, nous avons eu tort de nous improviser grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et de patience; et nous consentons à n'être encore qu'un peuple jeune qui se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans vouloir jouer d'ici à longtemps un rôle dominateur; et nous désarmons, nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les budgets d'ostentation extérieure, pour ne nous consacrer qu'à la prospérité intérieure, à l'instruction, à l'éducation physique et morale du grand peuple que nous nous jurons d'être dans cinquante ans.» Enrayer, oui! enrayer, votre salut est là!
Orlando l'avait écouté, peu à peu assombri de nouveau, retombé à une songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit à demi-voix:
—Non, non! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un aveu trop dur qu'on ne peut demander à un peuple. Les cœurs bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne serait-il pas plus grand peut-être, si on laissait crouler brusquement tout ce qui a été fait? Que d'espoirs avortés, que de ruines, que de matériaux inutilement épars! Non! nous ne pouvons plus nous sauver que par la patience et le courage, en avant, en avant toujours! Nous sommes un peuple très jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l'unité que d'autres nations ont mis deux cents ans à conquérir. Eh bien! il faut payer cette hâte, il faut attendre que la moisson mûrisse et qu'elle emplisse nos granges.
D'un nouveau geste, raffermi, élargi, il s'entêta dans son espoir.
—Vous savez que j'ai toujours été contre l'alliance avec l'Allemagne. Je l'avais prédit, elle nous a ruinés. Nous n'étions pas encore de taille à marcher de compagnie avec une si riche et si puissante personne, et c'est en vue de la guerre sans cesse prochaine, jugée inévitable, que nous souffrons si cruellement à cette heure de nos budgets écrasants de grande nation. Ah! cette guerre qui n'est pas venue, elle a épuisé le meilleur de notre sang, notre sève, notre or, sans profit aucun! Aujourd'hui, nous n'avons plus qu'à rompre avec une alliée, qui a joué de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien, sans qu'il nous soit venu d'elle autre chose que des méfiances et d'exécrables conseils... Mais tout cela était inévitable, et c'est ce qu'on ne veut pas admettre en France. J'en puis parler librement, car je suis un ami déclaré de la France, on m'en garde même ici quelque rancune. Expliquez donc à vos compatriotes, puisqu'ils s'entêtent à ne pas comprendre, qu'au lendemain de notre conquête de Rome, dans notre frénétique désir de reprendre notre rang d'autrefois, il nous fallait bien jouer notre rôle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec laquelle on compterait désormais. Et l'hésitation n'était pas permise, tous nos intérêts semblaient nous pousser vers l'Allemagne, il y avait là une évidence aveuglante qui s'est imposée. La dure loi de la lutte pour la vie pèse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus, et c'est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux sœurs, l'oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux, même, si vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui! et elles se déchirent maintenant, elles se poursuivent d'une telle haine, que, de part et d'autre, tout bon sens paraît aboli. Mon pauvre vieux cœur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos journaux et les nôtres échangent comme des flèches empoisonnées. Quand cessera donc ce massacre fratricide? Quelle est celle des deux qui comprendra la première la nécessité de la paix, cette alliance des races latines qui s'impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus en plus envahissant des autres races?
Et, gaiement, avec sa bonhomie de héros désarmé par l'âge, réfugié dans le rêve: