La misère, la scélérate et abominable misère, Pierre alors la connut, vécut chez elle, avec elle, pendant deux années. Cela commença par ces petits êtres qu'il ramassait sur le trottoir, que la charité des voisins lui amenait, maintenant que l'asile était connu du quartier: des garçonnets, des fillettes, des tout petits tombés à la rue, pendant que les pères et les mères travaillaient, buvaient ou mouraient. Souvent le père avait disparu, la mère se prostituait, l'ivrognerie et la débauche étaient entrées au logis avec le chômage; et c'était la nichée au ruisseau, les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pavé, les autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue de Charonne, sous les roues d'un fardier, il avait retiré deux petits garçons, deux frères, qui ne purent même lui donner une adresse, venus ils ne savaient d'où. Un autre soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un petit ange blond de trois ans à peine, trouvée sur un banc, et qui pleurait, en disant que sa maman l'avait laissée là. Et, plus tard, forcément, de ces maigres et pitoyables oiseaux culbutés du nid, il remonta aux parents, il fut amené à pénétrer de la rue dans les bouges, s'engageant chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en connaître toute l'épouvantable horreur, le cœur saignant, éperdu d'angoisse terrifiée et de charité vaine.

Ah! la dolente cité de la misère, l'abîme sans fond de la déchéance et de la souffrance humaines, quels voyages effroyables il y fit, pendant ces deux années qui bouleversèrent son être! Dans ce quartier Sainte-Marguerite, au sein même de ce faubourg Saint-Antoine si actif, si courageux à la besogne, il découvrit des maisons sordides, des ruelles entières de masures sans jour, sans air, d'une humidité de cave, où croupissait, où agonisait, empoisonnée, toute une population de misérables. Le long de l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les ordures amassées. A chaque étage, recommençait le même dénuement, tombé à la saleté, à la promiscuité la plus basse. Des vitres manquaient, le vent faisait rage, la pluie entrait à flots. Beaucoup couchaient sur le carreau nu, sans jamais se dévêtir. Pas de meubles, pas de linge, une vie de bête qui se contente et se soulage comme elle peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Là dedans, en tas, tous les sexes, tous les âges, l'humanité revenue à l'animalité par la dépossession de l'indispensable, par une indigence telle, qu'on s'y disputait à coups de dents les miettes balayées de la table des riches. Et le pis y était cette dégradation de la créature humaine, non plus le libre sauvage qui allait nu, chassant et mangeant sa proie dans les forêts primitives, mais l'homme civilisé retourné à la brute, avec toutes les tares de sa déchéance, souillé, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des raffinements d'une cité reine du monde.

Pierre, dans chaque ménage, retrouvait la même histoire. Au début, il y avait eu de la jeunesse, de la gaieté, la loi du travail acceptée courageusement. Puis, la lassitude était venue: toujours travailler pour ne jamais être riche, à quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir d'avoir sa part de bonheur, la femme s'était relâchée des soins du ménage, buvant elle aussi parfois, laissant les enfants pousser au hasard. Le milieu déplorable, l'ignorance et l'entassement avaient fait le reste. Plus souvent encore, le chômage était le grand coupable: il ne se contente pas de vider le tiroir aux économies, il épuise le courage, il habitue à la paresse. Pendant des semaines, les ateliers se vident, les bras deviennent mous. Impossible, dans ce Paris si enfiévré d'action, de trouver la moindre besogne à faire. Le soir, l'homme rentre en pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas même réussi à être accepté pour balayer les rues, car l'emploi est recherché, il y faut des protections. N'est-ce pas monstrueux, sur ce pavé de la grande ville où resplendissent, où retentissent les millions, un homme qui cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas, et qui ne mange pas? La femme ne mange pas, les enfants ne mangent pas. Alors, c'était la famine noire, l'abrutissement, puis la révolte, tous les liens sociaux rompus, sous cette affreuse injustice de pauvres êtres que leur faiblesse condamnait à la mort. Et le vieil ouvrier, celui dont cinquante années de dur labeur avaient usé les membres, sans qu'il pût mettre un sou de côté, sur quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, au fond de quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de marteau, comme une bête de somme fourbue, le jour où, ne travaillant plus, il ne mangeait plus? Presque tous allaient mourir à l'hôpital. D'autres disparaissaient, ignorés, emportés dans le flot boueux de la rue. Un matin, au fond d'une hutte infâme, sur de la paille pourrie, Pierre en découvrit un, mort de faim, oublié là depuis une semaine, et dont les rats avaient dévoré le visage.

Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa pitié déborda. L'hiver, les souffrances des misérables deviennent atroces, dans les taudis sans feu, où la neige entre par les fentes. La Seine charrie, le sol est couvert de glace, toutes sortes d'industries sont forcées de chômer. Dans les cités des chiffonniers, réduits au repos, des bandes de gamins s'en vont pieds nus, vêtus à peine, affamés et toussant, emportés par de brusques rafales de phtisie. Il trouvait des familles, des femmes avec des cinq et six enfants, blottis en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas mangé depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le premier, il pénétra, au fond d'une allée sombre, dans la chambre d'épouvante, où une mère venait de se suicider avec ses cinq petits, de désespoir et de faim, un drame de la misère dont tout Paris allait frissonner pendant quelques heures. Plus un meuble, plus un linge, tout avait dû être vendu, pièce à pièce, chez le brocanteur voisin. Rien que le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse à moitié vide, la mère était tombée en allaitant son dernier né, un nourrisson de trois mois; et une goutte de sang perlait au bout du sein, vers lequel se tendaient les lèvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi là leur éternel sommeil, côte à côte; tandis que, des deux garçons, plus âgés, l'un s'était anéanti, la tête entre les mains, accroupi contre le mur, pendant que l'autre avait agonisé par terre, en se débattant, comme s'il s'était traîné sur les genoux, pour ouvrir la fenêtre. Des voisins accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une lente ruine, le père ne trouvant pas de travail, glissant à la boisson peut-être, le propriétaire las d'attendre, menaçant le ménage d'expulsion, et la mère perdant la tête, voulant mourir, décidant sa nichée à mourir avec elle, pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait vainement le pavé. Comme le commissaire arrivait pour les constatations, ce misérable rentra; et, quand il eut vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi qu'un bœuf assommé, il se mit à hurler d'une plainte incessante, un tel cri de mort, que toute la rue terrifiée en pleurait.

Ce cri horrible de race condamnée qui s'achève dans l'abandon et dans la faim, Pierre l'avait emporté au fond de ses oreilles, au fond de son cœur; et il ne put manger, il ne put s'endormir, ce soir-là. Était-ce possible, une abomination pareille, un dénuement si complet, la misère noire aboutissant à la mort, au milieu de ce grand Paris regorgeant de richesses, ivre de jouissances, jetant pour le plaisir les millions à la rue? Quoi! d'un côté de si grosses fortunes, tant d'inutiles caprices satisfaits, des vies comblées de tous les bonheurs! de l'autre, une pauvreté acharnée, pas même du pain, aucune espérance, les mères se tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles n'avaient plus à donner que le sang de leurs mamelles taries! Et une révolte le souleva, il eut un instant conscience de l'inutilité dérisoire de la charité. A quoi bon faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des secours aux parents, prolonger les souffrances des vieux? L'édifice social était pourri à la base, tout allait crouler dans la boue et dans le sang. Seul, un grand acte de justice pouvait balayer l'ancien monde, pour reconstruire le nouveau. Et, à cette minute, il sentit si nettement la cassure irréparable, le mal sans remède, le chancre de la misère sûrement mortel, qu'il comprit les violents, prêt lui-même à accepter l'ouragan dévastateur et purificateur, la terre régénérée par le fer et le feu, comme autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie pour assainir les villes maudites.

Mais l'abbé Rose, ce soir-là, en l'entendant sangloter, monta le gronder paternellement. C'était un saint, d'une douceur et d'un espoir infinis. Désespérer, grand Dieu! quand l'Évangile était là! Est-ce que la divine maxime: Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que, si grand que fût le mal, on en viendrait tout de même bien vite à bout, le jour où l'on retournerait en arrière, à l'époque d'humilité, de simplicité et de pureté, lorsque les chrétiens vivaient en frères innocents. Quelle délicieuse peinture il faisait de la société évangélique, dont il évoquait le renouveau avec une gaieté tranquille, comme si elle devait se réaliser le lendemain! Et Pierre finit par sourire, par se plaire à ce beau conte consolateur, dans son besoin d'échapper au cauchemar affreux de la journée. Ils causèrent très tard, ils reprirent les jours suivants ce sujet de conversation que le vieux prêtre chérissait, abondant toujours en nouveaux détails, parlant du règne prochain de l'amour et de la justice, avec la conviction touchante d'un brave homme qui était certain de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.

Alors, chez Pierre, une évolution nouvelle se fit. La pratique de la charité, dans ce quartier pauvre, l'avait amené à un attendrissement immense: son cœur défaillait, éperdu, meurtri de cette misère qu'il désespérait de jamais guérir. Et, sous ce réveil du sentiment, il sentait parfois céder sa raison, il retournait à son enfance, à ce besoin d'universelle tendresse que sa mère avait mis en lui, imaginant des soulagements chimériques, attendant une aide des puissances inconnues. Puis, sa crainte, sa haine de la brutalité des faits, acheva de le jeter au désir croissant du salut par l'amour. Il était grand temps de conjurer l'effroyable catastrophe inévitable, la guerre fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à disparaître sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction où il était que l'injustice se trouvait à son comble, que l'heure vengeresse allait sonner où les pauvres forceraient les riches au partage, il se plut dès lors à rêver une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les hommes, le retour à la morale pure de l'Évangile, telle que Jésus l'avait prêchée. D'abord, des doutes le torturèrent: était-ce possible, ce rajeunissement de l'antique catholicisme, allait-on pouvoir le ramener à la jeunesse, à la candeur du christianisme primitif? Il s'était mis à l'étude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en plus pour cette grosse question du socialisme catholique, qui justement menait grand bruit depuis quelques années; et, dans son amour frissonnant des misérables, préparé comme il l'était au miracle de la fraternité, il perdait peu à peu les scrupules de son intelligence, il se persuadait que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter l'humanité souffrante. Enfin, cela se formula nettement dans son esprit, en cette certitude que le catholicisme, épuré, ramené à ses origines, pouvait être l'unique pacte, la loi suprême qui sauverait la société actuelle, en conjurant la crise sanglante dont elle était menacée. Deux années auparavant, lorsqu'il avait quitté Lourdes, révolté par toute cette basse idolâtrie, la foi morte à jamais et l'âme inquiète pourtant devant l'éternel besoin du divin qui tourmente la créature, un cri était monté en lui, du plus profond de son être: une religion nouvelle! une religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'était cette religion nouvelle, ou plutôt cette religion renouvelée, qu'il croyait avoir découverte, dans un but de salut social, utilisant pour le bonheur humain la seule autorité morale debout, la lointaine organisation du plus admirable outil qu'on ait jamais forgé pour le gouvernement des peuples.

Durant cette période de lente formation que Pierre traversa, deux hommes, en dehors de l'abbé Rose, eurent une grande influence sur lui. Une bonne œuvre l'avait mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un évêque, dont le pape venait de faire un cardinal, en récompense de toute une vie d'admirable charité, malgré la sourde opposition de son entourage qui flairait chez le prélat français un esprit libre, gouvernant en père son diocèse; et Pierre s'enflamma davantage au contact de cet apôtre, de ce pasteur d'âmes, un de ces chefs simples et bons, tels qu'il les souhaitait à la communauté future. Mais la rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue, dans des associations catholiques d'ouvriers, fut encore plus décisive pour son apostolat. Le vicomte, un bel homme, d'allures militaires, à la face longue et noble, gâtée par un nez cassé et trop petit, ce qui semblait indiquer l'échec final d'une nature mal d'aplomb, était un des agitateurs les plus actifs du socialisme catholique français. Il possédait de grands domaines, une grande fortune, bien qu'on racontât que des entreprises agricoles malheureuses lui en avaient emporté déjà près de la moitié. Dans son département, il s'était efforcé d'installer des fermes modèles, où il avait appliqué ses idées en matière de socialisme chrétien; et il ne semblait guère, non plus, que le succès l'encourageât. Seulement, cela lui avait servi à se faire nommer député, et il parlait à la Chambre, il y exposait le programme du parti, en longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur infatigable, il conduisait des pèlerinages à Rome, il présidait des réunions, faisait des conférences, se donnait surtout au peuple, dont la conquête, disait-il dans l'intimité, pouvait seule assurer le triomphe de l'Église. Et il eut de la sorte une action considérable sur Pierre, qui admirait naïvement en lui les qualités dont il se sentait dépourvu, un esprit d'organisation, une volonté militante un peu brouillonne, tout entière appliquée à recréer en France la société chrétienne. Le jeune prêtre apprit beaucoup dans sa fréquentation, mais il resta quand même le sentimental, le rêveur dont l'envolée, dédaigneuse des nécessités politiques, allait droit à la cité future du bonheur universel; tandis que le vicomte avait la prétention d'achever la ruine de l'idée libérale de 89, en utilisant, pour le retour au passé, la désillusion et la colère de la démocratie.

Pierre passa des mois enchantés. Jamais néophyte n'avait vécu si absolument pour le bonheur des autres. Il fut tout amour, il brûla de la passion de son apostolat. Ce peuple misérable qu'il visitait, ces hommes sans travail, ces mères, ces enfants sans pain, le jetaient à la certitude de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait naître, pour faire cesser une injustice dont le monde révolté allait violemment mourir; et cette intervention du divin, cette renaissance du christianisme primitif, il était résolu à y travailler, à la hâter de toutes les forces de son être. Sa foi catholique restait morte, il ne croyait toujours pas aux dogmes, aux mystères, aux miracles. Mais un espoir lui suffisait, celui que l'Église pût encore faire du bien, en prenant en main l'irrésistible mouvement démocratique moderne, afin d'éviter aux nations la catastrophe sociale menaçante. Son âme s'était calmée, depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'Évangile au cœur du peuple affamé et grondant des faubourgs. Il agissait, il souffrait moins de l'affreux néant qu'il avait rapporté de Lourdes; et, comme il ne s'interrogeait plus, l'angoisse de l'incertitude ne le dévorait plus. C'était avec la sérénité d'un simple devoir accompli qu'il continuait à dire sa messe. Même il finissait par penser que le mystère qu'il célébrait ainsi, que tous les mystères et tous les dogmes n'étaient en somme que des symboles, des rites nécessaires à l'enfance de l'humanité, et dont on se débarrasserait plus tard, lorsque l'humanité grandie, épurée, instruite, pourrait supporter l'éclat de la vérité nue.

Et Pierre, dans son zèle d'être utile, dans sa passion de crier tout haut sa croyance, s'était trouvé un matin à sa table, écrivant un livre. Cela était venu naturellement, ce livre sortait de lui comme un appel de son cœur, en dehors de toute idée littéraire. Le titre, une nuit qu'il ne dormait pas, avait brusquement flamboyé, dans les ténèbres: la Rome nouvelle. Et cela disait tout, car n'était-ce pas de Rome, l'éternelle et la sainte, que devait partir le rachat des peuples? L'unique autorité existante se trouvait là, le rajeunissement ne pouvait naître que de la terre sacrée où avait poussé le vieux chêne catholique. En deux mois, il écrivit ce livre, qu'il préparait depuis un an sans en avoir conscience, par ses études sur le socialisme contemporain. C'était en lui comme un bouillonnement de poète, il lui semblait parfois rêver ces pages, tandis qu'une voix intérieure et lointaine les lui dictait. Souvent, lorsqu'il lisait au vicomte Philibert de la Choue les lignes écrites la veille, celui-ci les approuvait vivement, au point de vue de la propagande, en disant que le peuple avait besoin d'être ému pour être entraîné, et qu'il aurait fallu aussi composer des chansons pieuses, amusantes pourtant, qu'on aurait chantées dans les ateliers. Quant à monseigneur Bergerot, sans examiner le livre au point de vue du dogme, il fut touché profondément du souffle ardent de charité qui sortait de chaque page, il commit même l'imprudence d'écrire une lettre approbative à l'auteur, en l'autorisant à la mettre comme préface en tête de l'œuvre. Et c'était cette œuvre, publiée en juin, que la congrégation de l'Index allait frapper d'interdiction, c'était pour la défense de cette œuvre que le jeune prêtre venait d'accourir à Rome, plein de surprise et d'enthousiasme, tout enflammé du désir de faire triompher sa foi, résolu à plaider sa cause lui-même devant le Saint-Père, dont il était convaincu d'avoir exprimé simplement les idées.