Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois années dernières, il n'avait pas bougé, debout contre le parapet, devant cette Rome tant rêvée et tant souhaitée. Derrière lui, des arrivées et des départs brusques de voitures se succédaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds défilaient, après avoir donné à l'horizon classique les cinq minutes marquées dans le Guide; tandis que le cocher et le cheval de son fiacre attendaient complaisamment, la tête basse sous le grand soleil, qui chauffait la valise restée seule sur la banquette. Et lui semblait s'être aminci encore, dans sa soutane noire, comme élancé, immobile et fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait maigri après Lourdes, son visage s'était fondu. Depuis que sa mère l'emportait de nouveau, le grand front droit, la tour intellectuelle qu'il devait à son père, semblait décroître, pendant que la bouche de bonté, un peu forte, le menton délicat, d'une infinie tendresse, dominaient, disaient son âme, qui brûlait aussi dans la flamme charitable des yeux.

Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la Rome de son livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le rêve! Si, d'abord, l'ensemble l'avait saisi, dans la douceur un peu voilée de l'admirable matinée, il distinguait maintenant des détails, il s'arrêtait à des monuments. Et c'était avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait tous, pour les avoir longtemps étudiés sur des plans et dans des collections de photographies. Là, sous ses pieds, le Transtévère s'étendait, au bas du Janicule, avec le chaos de ses vieilles maisons rougeâtres, dont les tuiles mangées de soleil cachaient le cours du Tibre. Il restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regardée ainsi du haut de cette terrasse, comme nivelée par cette vue à vol d'oiseau, à peine bossuée des sept fameuses collines, une houle presque insensible au milieu de la mer élargie des façades. Là-bas, à droite, se détachant en violet sombre sur les lointains bleuâtres des monts Albains, c'était bien l'Aventin avec ses trois églises à demi cachées parmi des feuillages; et c'était aussi le Palatin découronné, qu'une ligne de cyprès bordait d'une frange noire. Le Coelius, derrière, se perdait, ne montrait que les arbres de la villa Mattei, pâlis dans la poussière d'or du soleil. Seuls, le mince clocher et les deux petits dômes de Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin, en face et très loin, à l'autre bout de la ville; tandis que, sur les hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noyée de lumière, qu'une confusion de blocs blanchâtres, striés de petites raies brunes, sans doute des constructions récentes, pareilles à une carrière de pierres abandonnée. Longtemps il chercha le Capitole, sans pouvoir le découvrir. Il dut s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait bien le campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure, là-bas, cette tour carrée, si modeste, qu'elle se perdait au milieu des toitures environnantes. Et, à gauche, le Quirinal venait ensuite, reconnaissable à la longue façade du palais royal, cette façade d'hôpital ou de caserne, d'un jaune dur, plate et percée d'une infinité de fenêtres régulières. Mais, comme il achevait de se tourner, une soudaine vision l'immobilisa. En dehors de la ville, au-dessus des arbres du jardin Corsini, le dôme de Saint-Pierre lui apparaissait. Il semblait posé sur la verdure; et, dans le ciel d'un bleu pur, il était lui-même d'un bleu de ciel si léger, qu'il se confondait avec l'azur infini. En haut, la lanterne de pierre qui le surmonte, toute blanche et éblouissante de clarté, était comme suspendue.

Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans cesse d'un bout de l'horizon à l'autre. Il s'attardait aux nobles dentelures, à la grâce fière des monts de la Sabine et des monts Albains, semés de villes, dont la ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'étendait par échappées immenses, nue et majestueuse, tel qu'un désert de mort, d'un vert glauque de mer stagnante; et il finit par distinguer la tour basse et ronde du tombeau de Cæcilia Metella, derrière lequel une mince ligne pâle indiquait l'antique voie Appienne. Des débris d'aqueducs semaient l'herbe rase, dans la poussière des mondes écroulés. Et il ramenait ses regards, et c'était la ville de nouveau, le pêle-mêle des édifices, au petit bonheur de la rencontre. Ici, tout près, il reconnaissait, à sa loggia tournée vers le fleuve, l'énorme cube fauve du palais Farnèse. Plus loin, cette coupole basse, à peine visible, devait être celle du Panthéon. Puis, par sauts brusques, c'étaient les murs reblanchis de Saint-Paul hors les Murs, pareils à ceux d'une grange colossale, les statues qui couronnent Saint-Jean de Latran, légères, à peine grosses comme des insectes; puis, le pullulement des dômes, celui du Gesù, celui de Saint-Charles, celui de Saint-André de la Vallée, celui de Saint-Jean des Florentins; puis, tant d'autres édifices encore, resplendissants de souvenirs, le Château Saint-Ange dont la statue étincelait, la villa Médicis qui dominait la ville entière, la terrasse du Pincio où blanchissaient des marbres parmi des arbres rares, les grands ombrages de la villa Borghèse, au loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. Vainement il chercha le Colisée. Le petit vent du nord qui soufflait, très doux, commençait pourtant à dissiper les buées matinales. Sur les lointains vaporeux, des quartiers entiers se dégageaient avec vigueur, tels que des promontoires, dans une mer ensoleillée. Çà et là, parmi l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille blanche éclatait, une rangée de vitres jetait des flammes, un jardin étalait une tache noire, d'une puissance de coloration surprenante. Et le reste, le pêle-mêle des rues, des places, les îlots sans fin, semés en tous sens, s'emmêlaient, s'effaçaient dans la gloire vivante du soleil, tandis que de hautes fumées blanches, montées des toits, traversaient avec lenteur l'infinie pureté du ciel.

Mais bientôt Pierre, par un secret instinct, ne s'intéressa plus qu'à trois points de l'horizon immense. Là-bas, la ligne de cyprès minces qui frangeait de noir la hauteur du Palatin, l'émotionnait; il n'apercevait, derrière, que le vide, les palais des Césars avaient disparu, écroulés, rasés par le temps; et il les évoquait, il croyait les voir se dresser comme des fantômes d'or, vagues et tremblants, dans la pourpre de la matinée splendide. Puis, ses regards retournaient à Saint-Pierre; et là le dôme était debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait être à côté, collé au flanc du colosse; et il le trouvait triomphal, couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui apparaissait comme le roi géant, régnant sur la ville, vu de partout, éternellement. Puis, il reportait les yeux en face, vers l'autre mont, au Quirinal, où le palais du roi ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonnée de jaune. Et toute l'histoire séculaire de Rome, avec ses continuels bouleversements, ses résurrections successives, était là pour lui, dans ce triangle symbolique, dans ces trois sommets qui se regardaient, par-dessus le Tibre: la Rome antique épanouissant, en un entassement de palais et de temples, la fleur monstrueuse de la puissance et de la splendeur impériales; la Rome papale, victorieuse au moyen âge, maîtresse du monde, faisant peser sur la chrétienté cette église colossale de la beauté reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il ignorait, qu'il avait négligée, dont le palais royal, si nu, si froid, lui donnait une pauvre idée, l'idée d'une tentative bureaucratique et fâcheuse, d'un essai de modernité sacrilège sur une cité à part, qu'il aurait fallu laisser au rêve de l'avenir. Cette sensation presque pénible d'un présent importun, il l'écartait, il ne voulait pas s'arrêter à tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde, en construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement près de Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome nouvelle, à lui, il l'avait rêvée, et il la rêvait encore, même en face du Palatin anéanti dans la poussière des siècles, du dôme de Saint-Pierre dont la grande ombre endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait à neuf et repeint, régnant bourgeoisement sur les quartiers nouveaux qui pullulaient de toutes parts, éventrant la vieille ville aux toits roux, éclatante sous le clair soleil matinal.

La Rome nouvelle, le titre de son livre se remit à flamboyer devant Pierre, et une autre songerie l'emporta, il revécut son livre, après avoir revécu sa vie. Il l'avait écrit d'enthousiasme, utilisant les notes amassées au hasard; et la division en trois parties s'était tout de suite imposée: le passé, le présent, l'avenir.

Le passé, c'était l'extraordinaire histoire du christianisme primitif, de la lente évolution qui avait fait de ce christianisme le catholicisme actuel. Il démontrait que, sous toute évolution religieuse, se cache une question économique, et qu'en somme l'éternel mal, l'éternelle lutte n'a jamais été qu'entre le pauvre et le riche. Chez les Juifs, immédiatement après la vie nomade, lorsqu'ils ont conquis Chanaan et que la propriété se crée, la lutte des classes éclate. Il y a des riches et il y a des pauvres: dès lors naît la question sociale. La transition avait été brusque, l'état de choses nouveau empira si rapidement, que les pauvres, se rappelant encore l'âge d'or de la vie nomade, souffrirent et réclamèrent avec d'autant plus de violence. Jusqu'à Jésus, les prophètes ne sont que des révoltés, qui surgissent de la misère du peuple, qui disent ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophétisent tous les maux, en punition de leur injustice et de leur dureté. Jésus lui-même n'est que le dernier d'eux, et il apparaît comme la revendication vivante du droit des pauvres. Les prophètes, socialistes et anarchistes, avaient prêché l'égalité sociale, en demandant la destruction du monde, s'il n'était point juste Lui, apporte également aux misérables la haine du riche. Tout son enseignement est une menace contre la richesse, contre la propriété; et, si l'on entendait par le Royaume des cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternité sur cette terre, il n'y aurait plus là qu'un retour à l'âge d'or de la vie pastorale, que le rêve de la communauté chrétienne, tel qu'il semble avoir été réalisé après lui, par ses disciples. Pendant les trois premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors les femmes. Les apologistes et les premiers pères de l'Église en font foi, le christianisme n'était alors que la religion des humbles et des pauvres, une démocratie, un socialisme, en lutte contre la société romaine. Et, quand celle-ci s'écroula, pourrie par l'argent, elle succomba sous l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers, plus encore que sous le flot des barbares et le sourd travail de termites des chrétiens. La question d'argent est toujours à la base. Aussi en eut-on une nouvelle preuve, lorsque le christianisme, triomphant enfin, grâce aux conditions historiques, sociales et humaines, fut déclaré religion d'État. Pour assurer complètement sa victoire, il se trouva forcé de se mettre avec les riches et les puissants; et il faut voir par quelles subtilités, quels sophismes, les pères de l'Église en arrivent à découvrir dans l'Évangile de Jésus la défense de la propriété. Il y avait là pour le christianisme une nécessité politique de vie, il n'est devenu qu'à ce prix le catholicisme, l'universelle religion. Dès lors, la redoutable machine s'érige, l'arme de conquête et de gouvernement: en haut, les puissants, les riches, qui ont le devoir de partager avec les pauvres, mais qui n'en font rien; en bas, les pauvres, les travailleurs, à qui l'on enseigne la résignation et l'obéissance, en leur réservant le Royaume futur, la compensation divine et éternelle. Monument admirable, qui a duré des siècles, où tout est bâti sur la promesse de l'au-delà, sur cette soif inextinguible d'immortalité et de justice dont l'homme est dévoré.

Cette première partie de son livre, cette histoire du passé, Pierre l'avait complétée par une étude à grands traits du catholicisme jusqu'à nos jours. C'était d'abord saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant à Rome par un coup de génie, venant réaliser les oracles antiques qui avaient prédit l'éternité du Capitole. Puis, c'étaient les premiers papes, de simples chefs d'associations funéraires, c'était le lent avènement de la papauté toute-puissante, en continuelle lutte de conquête dans le monde entier, s'efforçant sans relâche de satisfaire son rêve de domination universelle. Au moyen âge, avec les grands papes, elle crut un instant toucher au but, être la maîtresse souveraine des peuples. La vérité absolue ne serait-ce pas le pape pontife et roi de la terre, régnant sur les âmes et sur les corps de tous les hommes, comme Dieu lui-même, dont il est le représentant? Cette ambition totale et démesurée, d'une logique parfaite, a été remplie par Auguste, empereur et pontife, maître du monde; et, renaissant toujours des ruines de la Rome antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hanté les papes, c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs veines. Mais le pouvoir s'étant dédoublé après l'effondrement de l'empire romain, il fallut partager, laisser à l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant sur lui que le droit de le sacrer, par délégation divine. Le peuple était à Dieu, le pape donnait le peuple à l'empereur, au nom de Dieu, et pouvait le reprendre, pouvoir sans limite dont l'excommunication était l'arme terrible, souveraineté supérieure qui acheminait la papauté à la possession réelle et définitive de l'empire. En somme, entre le pape et l'empereur, l'éternelle querelle a été le peuple qu'ils se disputaient, la masse inerte des humbles et des souffrants, le grand muet dont de sourds grondements disaient seuls parfois l'inguérissable misère. On disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et l'Église aidait vraiment à la civilisation, rendait des services à l'humanité, répandait d'abondantes aumônes. Toujours, le rêve ancien de la communauté chrétienne revenait, au moins dans les couvents: un tiers des richesses amassées pour le culte, un tiers pour les prêtres, un tiers pour les pauvres. N'était-ce pas la vie simplifiée, l'existence rendue possible aux fidèles sans désirs terrestres, en attendant les satisfactions inouïes du ciel? Donnez-nous donc la terre entière, nous ferons ainsi trois parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel âge d'or régnera, au milieu de la résignation et de l'obéissance de tous!

Mais Pierre montrait ensuite la papauté assaillie par les plus grands dangers, au sortir de sa toute-puissance du moyen âge. La Renaissance faillit l'emporter dans son luxe et son débordement, dans le bouillonnement de sève vivante jaillie de l'éternelle nature, méprisée, laissée pour morte pendant des siècles. Plus menaçants encore étaient les sourds réveils du peuple, du grand muet, dont la langue semblait commencer à se délier. La Réforme avait éclaté comme une protestation de la raison et de la justice, un rappel aux vérités méconnues de l'Évangile; et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la rude défense de l'Inquisition, le lent et obstiné labeur du concile de Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir temporel. Ce fut alors l'entrée de la papauté dans deux siècles de paix et d'effacement, car les solides monarchies absolues qui s'étaient partagé l'Europe pouvaient se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les foudres de l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient plus le pape que comme un maître de cérémonie, chargé de certains rites. Un déséquilibrement s'était produit dans la possession du peuple: si les rois tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir à intervenir, quelle que fût l'occasion, dans le gouvernement des États. Jamais Rome n'a été moins près de réaliser son rêve séculaire de domination universelle. Et, quand la Révolution française éclata, on put croire que la proclamation des droits de l'homme allait tuer la papauté, dépositaire du droit divin que Dieu lui avait délégué sur les nations. Aussi quelle inquiétude première, quelle colère, quelle défense désespérée, au Vatican, contre l'idée de liberté, contre ce nouveau credo de la raison libérée et de l'humanité rentrant en possession d'elle-même! C'était le dénouement apparent de la longue lutte entre l'empereur et le pape, pour la possession du peuple: l'empereur disparaissait, et le peuple, libre désormais de disposer de lui, prétendait échapper au pape, solution imprévue où paraissait devoir crouler tout l'antique échafaudage du catholicisme.

Pierre terminait ici la première partie de son livre, par un rappel du christianisme primitif, en face du catholicisme actuel, qui est le triomphe des riches et des puissants. Cette société romaine que Jésus était venu détruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome catholique ne l'a-t-elle pas rebâtie, à travers les siècles, dans son œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle triste ironie, quand on constatait qu'après dix-huit cents ans d'Évangile, le monde s'effondrait de nouveau dans l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers, dans cette effroyable injustice de quelques hommes gorgés de richesses, parmi les milliers de leurs frères qui crevaient de faim! Tout le salut des misérables était à recommencer. Mais ces choses terribles, Pierre les disait en des pages si adoucies de charité, si noyées d'espérance, qu'elles y avaient perdu leur danger révolutionnaire. D'ailleurs, nulle part il n'attaquait le dogme. Son livre n'était que le cri d'un apôtre, en sa forme sentimentale de poème, où brûlait l'unique amour du prochain.

Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le présent, l'étude de la société catholique actuelle. Là, Pierre avait fait une peinture affreuse de la misère des pauvres, de cette misère d'une grande ville, qu'il connaissait, dont il saignait pour en avoir touché les plaies empoisonnées. L'injustice ne se pouvait plus tolérer, la charité devenait impuissante, la souffrance était si épouvantable, que tout espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait contribué à tuer la foi en lui, n'était-ce pas le spectacle monstrueux de la chrétienté, dont les abominations le corrompaient, l'affolaient de haine et de vengeance? Et tout de suite, après ce tableau d'une civilisation pourrie, en train de crouler, il reprenait l'histoire à la Révolution française, à l'immense espérance que l'idée de liberté avait apportée au monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie, le grand parti libéral, s'était chargé de faire enfin le bonheur de tous. Mais le pis est que la liberté, décidément, après un siècle d'expérience, ne semble pas avoir donné aux déshérités plus de bonheur. Dans le domaine politique, une désillusion commence. En tout cas, si le troisième état se déclare satisfait, depuis qu'il règne, le quatrième état, les travailleurs, souffrent toujours et continuent à réclamer leur part. On les a proclamés libres, on leur a octroyé l'égalité politique, et ce ne sont en somme que des cadeaux dérisoires, car ils n'ont, comme jadis, sous leur servitude économique, que la liberté de mourir de faim. Toutes les revendications socialistes sont nées de là, le problème terrifiant dont la solution menace d'emporter la société actuelle, s'est posé dès lors entre le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du monde antique, pour faire place au salariat, la révolution fut immense; et, certainement, l'idée chrétienne était un des facteurs puissants qui ont détruit l'esclavage. Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat par autre chose, peut-être par la participation de l'ouvrier aux bénéfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il pas d'avoir une action nouvelle? Cet avènement prochain et fatal de la démocratie, c'est une autre phase de l'histoire humaine qui s'ouvre, c'est la société de demain qui se crée. Et Rome ne pouvait se désintéresser, la papauté allait avoir à prendre parti dans la querelle, si elle ne voulait pas disparaître du monde, comme un rouage devenu décidément inutile.