De là naissait la légitimité du socialisme catholique. Lorsque, de toutes parts, les sectes socialistes se disputaient le bonheur du peuple à coups de solutions, l'Église devait apporter la sienne. Et c'était ici que la Rome nouvelle apparaissait, et que l'évolution s'élargissait, dans un renouveau d'espérance illimitée. Évidemment, l'Église catholique n'avait rien, en son principe, de contraire à une démocratie. Il lui suffirait même de reprendre la tradition évangélique, de redevenir l'Église des humbles et des pauvres, le jour où elle rétablirait l'universelle communauté chrétienne. Elle est d'essence démocratique, et si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants, lorsque le christianisme est devenu le catholicisme, elle n'a fait qu'obéir à la nécessité de se défendre pour vivre, en sacrifiant de sa pureté première; de sorte qu'aujourd'hui, si elle abandonnait les classes dirigeantes condamnées, pour retourner au petit peuple des misérables, elle se rapprocherait simplement du Christ, elle se rajeunirait, se purifierait des compromissions politiques qu'elle a dû subir. En tous temps, l'Église, sans renoncer en rien à son absolu, a su plier devant les circonstances: elle réserve sa souveraineté totale, elle tolère simplement ce qu'elle ne peut empêcher, elle attend avec patience, même pendant des siècles, la minute où elle redeviendra la maîtresse du monde. Et, cette fois, la minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise qui se préparait? De nouveau, toutes les puissances se disputent la possession du peuple. Depuis que la liberté et l'instruction ont fait de lui une force, un être de conscience et de volonté réclamant sa part, tous les gouvernants veulent le gagner, régner par lui et même avec lui, s'il le faut. Le socialisme, voilà l'avenir, le nouvel instrument de règne; et tous font du socialisme, les rois ébranlés sur leur trône, les chefs bourgeois des républiques inquiètes, les meneurs ambitieux qui rêvent du pouvoir. Tous sont d'accord que l'État capitaliste est un retour au monde païen, au marché d'esclaves, tous parlent de briser l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise soumise aux lois de l'offre et de la demande, le salaire calculé sur le strict nécessaire dont l'ouvrier a besoin pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux grandissent, les travailleurs agonisent de famine et d'exaspération, pendant qu'au-dessus de leurs têtes les discussions continuent, les systèmes se croisent, les bonnes volontés s'épuisent à tenter des remèdes impuissants. C'est le piétinement sur place, l'effarement affolé des grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres, le socialisme catholique, aussi ardent que le socialisme révolutionnaire, est entré à son tour dans la bataille, en tâchant de vaincre.
Alors, toute une étude suivait des longs efforts du socialisme catholique, dans la chrétienté entière. Ce qui frappait surtout, c'était que la lutte devenait plus vive et plus victorieuse, dès qu'elle se livrait sur une terre de propagande, encore non conquise complètement au christianisme. Par exemple, dans les nations où celui-ci se trouvait en présence du protestantisme, les prêtres luttaient pour la vie avec une passion extraordinaire, disputaient aux pasteurs la possession du peuple, à coups de hardiesses, de théories audacieusement démocratiques. En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur Ketteler parla un des premiers de frapper les riches de contributions, créa plus tard une vaste agitation que tout le clergé dirige aujourd'hui, grâce à des associations et à des journaux nombreux. En Suisse, monseigneur Mermillod plaida si haut la cause des pauvres, que les évêques, maintenant, y font presque cause commune avec les socialistes démocrates, qu'ils espèrent convertir sans doute au jour du partage. En Angleterre, où le socialisme pénètre avec tant de lenteur, le cardinal Manning remporta des victoires considérables, prit la défense des ouvriers pendant une grève fameuse, détermina un mouvement populaire que signalèrent de fréquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amérique, aux États-Unis, que le socialisme catholique triompha, dans ce milieu de pleine démocratie, qui a forcé des évêques tels que monseigneur Ireland à se mettre à la tête des revendications ouvrières: toute une Église nouvelle semble là en germe, confuse encore et débordante de sève, soulevée d'un espoir immense, comme à l'aurore du christianisme rajeuni de demain. Et, si l'on passe ensuite à l'Autriche et à la Belgique, nations catholiques, on voit que, chez la première, le socialisme catholique se confond avec l'antisémitisme, et que, chez la seconde, il n'a aucun sens précis; tandis que le mouvement s'arrête et même disparaît, dès qu'on descend à l'Espagne et à l'Italie, ces vieilles terres de foi, l'Espagne toute aux violences des révolutionnaires, avec ses évêques têtus qui se contentent de foudroyer les incroyants comme aux jours de l'Inquisition, l'Italie immobilisée dans la tradition, sans initiative possible, réduite au silence et au respect, autour du Saint-Siège. En France, pourtant, la lutte restait vive, mais surtout une lutte d'idées. La guerre, en somme, s'y menait contre la Révolution, et il semblait qu'il eût suffi de rétablir l'ancienne organisation des temps monarchiques, pour retourner à l'âge d'or. C'était ainsi que la question des corporations ouvrières était devenue l'affaire unique, comme la panacée à tous les maux des travailleurs. Mais on était loin de s'entendre: les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingérence de l'État, qui préconisaient une action purement morale, voulaient les corporations libres; tandis que les autres, les jeunes, les impatients, résolus à l'action, les demandaient obligatoires, avec capital propre, reconnues et protégées par l'État. Le vicomte Philibert de la Choue avait particulièrement mené une ardente campagne, par la parole, par la plume, en faveur de ces corporations obligatoires; et son grand chagrin était de n'avoir pu encore décider le pape à se prononcer ouvertement sur le cas de savoir si les corporations devaient être ouvertes ou fermées. A l'entendre, le sort de la société était là, la solution paisible de la question sociale ou l'effroyable catastrophe qui devait tout emporter. Au fond, bien qu'il refusât de l'avouer, le vicomte avait fini par en venir au socialisme d'État. Et, malgré le manque d'accord, l'agitation restait grande, des tentatives peu heureuses étaient faites, des sociétés coopératives de consommation, des sociétés d'habitations ouvrières, des banques populaires, des retours plus ou moins déguisés aux anciennes communautés chrétiennes; pendant que, de jour en jour, au milieu de la confusion de l'heure présente, dans le trouble des âmes et dans les difficultés politiques que traversait le pays, le parti catholique militant sentait son espérance grandir, jusqu'à la certitude aveugle de reconquérir bientôt le gouvernement du monde.
Justement, la deuxième partie du livre finissait par un tableau du malaise intellectuel et moral où se débat cette fin de siècle. Si la masse des travailleurs souffre d'être mal partagée et exige que, dans un nouveau partage, on lui assure au moins son pain quotidien, il semble que l'élite n'est pas plus contente, se plaignant du vide où la laissent sa raison libérée, son intelligence élargie. C'est la fameuse banqueroute du rationalisme, du positivisme et de la science elle-même. Les esprits que dévore le besoin de l'absolu, se lassent des tâtonnements, des lenteurs de cette science qui admet les seules vérités prouvées; ils sont repris de l'angoisse du mystère, il leur faut une synthèse totale et immédiate, pour pouvoir dormir en paix; et, brisés, ils retombent à genoux sur la route, éperdus à la pensée qu'ils ne sauront jamais tout, préférant Dieu, l'inconnu révélé, affirmé en un acte de foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni notre soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée séculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la survie, dans une éternité de jouissances. Elle n'en est qu'à épeler le monde, elle n'apporte, pour chacun, que la solidarité austère du devoir de vivre, d'être un simple facteur du travail universel; et comme l'on comprend la révolte des cœurs, le regret de ce ciel chrétien, peuplé de beaux anges, plein de lumière, de musiques et de parfums! Ah! baiser ses morts, se dire qu'on les retrouvera, qu'on revivra avec eux une immortalité glorieuse! et avoir cette certitude de souveraine équité pour supporter l'abomination de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse pensée du néant, et échapper à l'horreur de la disparition du moi, et se tranquilliser enfin dans l'inébranlable croyance qui remet au lendemain de la mort la solution heureuse de tous les problèmes de la destinée! Ce rêve, les peuples le rêveront longtemps encore. C'est ce qui explique comment, à cette fin de siècle, par suite du surmenage des esprits, par suite également du trouble profond où est l'humanité, grosse d'un monde prochain, le sentiment religieux s'est réveillé, inquiet, tourmenté d'idéal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance d'une justice supérieure. Les religions peuvent disparaître, le sentiment religieux en créera de nouvelles, même avec la science. Une religion nouvelle! une religion nouvelle! et n'était-ce pas le vieux catholicisme qui, dans cette terre contemporaine où tout semblait devoir favoriser ce miracle, allait renaître, jeter des rameaux verts, s'épanouir en une toute jeune et immense floraison?
Enfin, dans la troisième partie de son livre, Pierre avait dit, en phrases enflammées d'apôtre, ce qu'allait être l'avenir, ce catholicisme rajeuni, apportant aux nations agonisantes la santé et la paix, l'âge d'or oublié du christianisme primitif. Et, d'abord, il débutait par un portrait attendri et glorieux de Léon XIII, le pape idéal, le prédestiné chargé du salut des peuples. Il l'avait évoqué, il l'avait vu ainsi, dans son désir brûlant de la venue d'un pasteur qui mettait fin à la misère. Ce n'était pas un portrait d'étroite ressemblance, mais le sauveur nécessaire, l'inépuisable charité, le cœur et l'intelligence larges, tels qu'il les rêvait. Pourtant, il avait fouillé les documents, étudié les encycliques, basé la figure sur les faits: l'éducation religieuse à Rome, la courte nonciature à Bruxelles, le long épiscopat à Pérouse. Dès que Léon XIII est pape, dans la difficile situation laissée par Pie IX, se révèle la dualité de sa nature, le gardien inébranlable du dogme, le politique souple, résolu à pousser la conciliation aussi loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie moderne, il remonte, par delà la Renaissance, au moyen âge, il restaure dans les écoles catholiques la philosophie chrétienne, selon l'esprit de saint Thomas d'Aquin, le docteur angélique. Puis, le dogme mis de la sorte à l'abri, il vit d'équilibre, donne des gages à toutes les puissances, s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On le voit, d'une activité extraordinaire, réconcilier le Saint-Siège avec l'Allemagne, se rapprocher de la Russie, contenter la Suisse, souhaiter l'amitié de l'Angleterre, écrire à l'empereur de la Chine pour lui demander de protéger les missionnaires et les chrétiens de son empire. Plus tard, il interviendra en France, reconnaîtra la légitimité de la République. Dès le début, une pensée se dégage, la pensée qui fera de lui un des grands papes politiques; et c'est, d'ailleurs, la pensée séculaire de la papauté, la conquête de toutes les âmes, Rome centre et maîtresse du monde. Il n'a qu'une volonté, qu'un but, travailler à l'unité de l'Église, ramener à elle les communions dissidentes, pour la rendre invincible, dans la lutte sociale qui se prépare. En Russie, il tâche de faire reconnaître l'autorité morale du Vatican; en Angleterre, il rêve de désarmer l'Église anglicane, de l'amener à une sorte de trêve fraternelle; mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les Églises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs séparées, dont son cœur de père sollicite le retour. De quelle force victorieuse Rome ne disposerait-elle pas, le jour où elle régnerait sans conteste sur les chrétiens de la terre entière?
Et c'est ici qu'apparaît l'idée sociale de Léon XIII. Encore évêque de Pérouse, il avait écrit une lettre pastorale, où se montrait un vague socialisme humanitaire. Puis, dès qu'il a coiffé la tiare, il change d'opinion, foudroie les révolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par les faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme aux mains des ennemis du catholicisme. Il écoute les évêques populaires des pays de propagande, cesse d'intervenir dans la querelle irlandaise, retire l'excommunication dont il avait frappé aux États-Unis les Chevaliers du travail, défend de mettre à l'index les livres hardis des écrivains catholiques socialistes. Cette évolution vers la démocratie se retrouve dans ses plus fameuses encycliques: Immortale Dei, sur la constitution des États; Libertas, sur la liberté humaine; Sapientiæ, sur les devoirs des citoyens chrétiens; Rerum novarum, sur la condition des ouvriers; et c'est particulièrement cette dernière qui semble avoir rajeuni l'Église. Le pape y constate la misère imméritée des travailleurs, les heures de travail trop longues, le salaire trop réduit. Tout homme a le droit de vivre, et le contrat extorqué par la faim est injuste. Ailleurs, il déclare qu'on ne doit pas abandonner l'ouvrier, sans défense, à une exploitation qui transforme en fortune pour quelques-uns la misère du plus grand nombre. Forcé de rester vague sur les questions d'organisation, il se borne à encourager le mouvement corporatif, qu'il place sous le patronage de l'État; et, après avoir ainsi restauré l'idée de l'autorité civile, il remet Dieu en sa place souveraine, il voit surtout le salut par des mesures morales, par l'antique respect dû à la famille et à la propriété. Mais cette main secourable de l'auguste vicaire du Christ, tendue publiquement aux humbles et aux pauvres, n'était-ce pas le signe certain d'une nouvelle alliance, l'annonce d'un nouveau règne de Jésus sur la terre? Désormais, le peuple savait qu'il n'était pas abandonné. Et, dès lors, dans quelle gloire était monté Léon XIII, dont le jubilé sacerdotal et le jubilé épiscopal avaient été fêtés pompeusement, parmi le concours d'une foule immense, des cadeaux sans nombre, des lettres flatteuses envoyées par tous les souverains!
Ensuite, Pierre avait traité la question du pouvoir temporel, ce qu'il croyait devoir faire librement. Sans doute il n'ignorait pas que, dans sa querelle avec l'Italie, le pape maintenait aussi obstinément qu'au premier jour ses droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait là une simple attitude nécessaire, imposée par des raisons politiques, et qui disparaîtrait, quand sonnerait l'heure. Lui, était convaincu que, si jamais le pape n'avait paru plus grand, il devait à la perte du pouvoir temporel cet élargissement de son autorité, cette splendeur pure de toute-puissance morale où il rayonnait. Quelle longue histoire de fautes et de conflits que celle de la possession de ce petit royaume de Rome, depuis quinze siècles! Au quatrième siècle, Constantin quitte Rome, il ne reste au Palatin vide que quelques fonctionnaires oubliés, et le pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la cité passe au Latran. Mais ce n'est que quatre siècles plus tard que Charlemagne reconnaît les faits accomplis, en donnant formellement au pape les États de l'Église. La guerre, dès lors, n'a plus cessé entre la puissance spirituelle et les puissances temporelles, souvent latente, parfois aiguë, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui, n'est-il pas déraisonnable de rêver, au milieu de l'Europe en armes, la papauté reine d'un lambeau de territoire, où elle serait exposée à toutes les vexations, où elle ne pourrait être maintenue que par une armée étrangère? Que deviendrait-elle, dans le massacre général qu'on redoute? et combien elle est plus à l'abri, plus digne, plus haute, dégagée de tout souci terrestre, régnant sur le monde des âmes! Aux premiers temps de l'Église, la papauté, de locale, de purement romaine, s'est peu à peu catholicisée, universalisée, conquérant son empire sur la chrétienté entière. De même, le sacré collège, qui a continué d'abord le sénat romain, s'est internationalisé ensuite, a fini de nos jours par être la plus universelle de nos assemblées, dans laquelle siègent des membres de toutes les nations. Et n'est-il pas évident que le pape, appuyé ainsi sur les cardinaux, est devenu la seule et grande autorité internationale, d'autant plus puissante qu'elle est libérée des intérêts monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanité, par-dessus même la notion de patrie? La solution tant cherchée, au milieu de si longues guerres, est sûrement là: ou donner la royauté temporelle du monde au pape, ou ne lui en laisser que la royauté spirituelle. Représentant de Dieu, souverain absolu et infaillible par délégation divine, il ne peut que rester dans le sanctuaire, si, déjà maître des âmes, il n'est pas reconnu par tous les peuples comme l'unique maître des corps, le roi des rois.
Mais quelle étrange aventure que cette poussée nouvelle de la papauté dans le champ ensemencé par la Révolution française, ce qui l'achemine peut-être vers la domination dont la volonté la tient debout depuis tant de siècles! Car la voilà seule devant le peuple; les rois sont abattus; et, puisque le peuple est libre désormais de se donner à qui bon lui semble, pourquoi ne se donnerait-il pas à elle? Le déchet certain que subit l'idée de liberté permet tous les espoirs. Sur le terrain économique, le parti libéral semble vaincu. Les travailleurs, mécontents de 89, se plaignent de leur misère aggravée, s'agitent, cherchent le bonheur désespérément. D'autre part, les régimes nouveaux ont accru la puissance internationale de l'Église, les membres catholiques sont en nombre dans les parlements des républiques et des monarchies constitutionnelles. Toutes les circonstances paraissent donc favoriser cette extraordinaire fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une vigueur de jeunesse. Jusqu'à la science qu'on accuse de banqueroute, ce qui sauve du ridicule le Syllabus, trouble les intelligences, rouvre le champ illimité du mystère et de l'impossible. Et, alors, on rappelle une prophétie qui a été faite, la papauté maîtresse de la terre, le jour où elle marcherait à la tête de la démocratie, après avoir réuni les Églises schismatiques d'Orient à l'Église catholique, apostolique et romaine. Les temps étaient sûrement venus, puisque le pape, donnant congé aux grands et aux riches de ce monde, laissait à l'exil les rois chassés du trône, pour se remettre, comme Jésus, avec les travailleurs sans pain et les mendiants des routes. Encore peut-être quelques années de misère affreuse, d'inquiétante confusion, d'effroyable danger social, et le peuple, le grand muet dont on a disposé jusqu'ici, parlera, retournera au berceau, à l'Église unifiée de Rome, pour éviter la destruction menaçante des sociétés humaines.
Et Pierre terminait son livre par une évocation passionnée de la Rome nouvelle, de la Rome spirituelle qui règnerait bientôt sur les peuples réconciliés, fraternisant dans un autre âge d'or. Il y voyait même la fin des superstitions, il s'était oublié, sans aucune attaque directe aux dogmes, jusqu'à faire le rêve du sentiment religieux élargi, affranchi des rites, tout entier à l'unique satisfaction de la charité humaine; et, encore blessé de son voyage à Lourdes, il avait cédé au besoin de contenter son cœur. Cette superstition de Lourdes, si grossière, n'était-elle pas le symptôme exécrable d'une époque de trop de souffrance? Le jour où l'Évangile serait universellement répandu et pratiqué, les souffrants cesseraient d'aller chercher si loin, dans des conditions si tragiques, un soulagement illusoire, certains dès lors de trouver assistance, d'être consolés et guéris chez eux, dans leurs maisons, au milieu de leurs frères. Il y avait, à Lourdes, un déplacement de la fortune inique, un spectacle effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle cause de combat, qui disparaîtrait dans la société vraiment chrétienne de demain. Ah! cette société, cette communauté chrétienne, c'était au désir ardent de sa prochaine venue que toute l'œuvre aboutissait! Le christianisme enfin redevenant la religion de justice et de vérité qu'il était, avant de s'être laissé conquérir par les riches et les puissants! Les petits et les pauvres régnant, se partageant les biens d'ici-bas, n'obéissant plus qu'à la loi égalitaire du travail! Le pape seul debout à la tête de la fédération des peuples, souverain de paix, ayant la simple mission d'être la règle morale, le lien de charité et d'amour qui unit tous les êtres! Et n'était-ce pas la réalisation prochaine des promesses du Christ? Les temps allaient s'accomplir, la société civile et la société religieuse se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne feraient plus qu'une; et ce serait l'âge de triomphe et de bonheur prédit par tous les prophètes, plus de luttes possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'âme, un merveilleux équilibre qui tuerait le mal, qui mettrait sur la terre le royaume de Dieu. La Rome nouvelle, centre du monde, donnant au monde la religion nouvelle!
Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un geste inconscient, sans s'apercevoir qu'il étonnait les maigres Anglais et les Allemands trapus, défilant sur la terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers la Rome réelle, baignée d'un si beau soleil, qui s'étendait à ses pieds. Serait-elle douce à son rêve? Allait-il, comme il l'avait dit, trouver chez elle le remède à nos impatiences et à nos inquiétudes? Le catholicisme pouvait-il se renouveler, revenir à l'esprit du christianisme primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le monde moderne bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Et il était plein de passion généreuse, plein de foi. Il revoyait le bon abbé Rose, pleurant d'émotion en lisant son livre; il entendait le vicomte Philibert de la Choue lui dire qu'un livre pareil valait une armée; il se sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot, cet apôtre de la charité inépuisable. Pourquoi donc la congrégation de l'Index menaçait-elle son œuvre d'interdit? Depuis quinze jours, depuis qu'on l'avait officieusement prévenu de venir à Rome, s'il voulait se défendre, il retournait cette question, sans pouvoir découvrir quelles pages étaient visées. Toutes lui paraissaient brûler du plus pur christianisme. Mais il arrivait frémissant d'enthousiasme et de courage, il avait hâte d'être aux genoux du pape, de se mettre sous son auguste protection, en lui disant qu'il n'avait pas écrit une ligne sans s'inspirer de son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique. Était-ce possible que l'on condamnât un livre où, très sincèrement, il croyait avoir exalté Léon XIII, en l'aidant dans son œuvre d'unité chrétienne et d'universelle paix?
Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet. Depuis près d'une heure, il était là, ne parvenant pas à rassasier sa vue de la grandeur de Rome, qu'il aurait voulu posséder tout de suite, dans l'inconnu qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connaître à l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'était une expérience encore, après Lourdes, et plus grave, décisive, dont il sentait bien qu'il sortirait raffermi ou foudroyé à jamais. Il ne demandait plus la foi naïve et totale du petit enfant, mais la foi supérieure de l'intellectuel, s'élevant au-dessus des rites et des symboles, travaillant au plus grand bonheur possible de l'humanité, basé sur son besoin de certitude. Son cœur battait à ses tempes: quelle serait la réponse de Rome? Le soleil avait grandi, les quartiers hauts se détachaient avec plus de vigueur sur les fonds incendiés. Au loin, les collines se doraient, devenaient de pourpre, tandis que les façades prochaines se précisaient, très claires, avec leurs milliers de fenêtres, nettement découpées. Mais des vapeurs matinales flottaient encore, des voiles légers semblaient monter des rues basses, noyant les sommets, où elles s'évaporaient, dans le ciel ardent, d'un bleu sans fin. Il crut un instant que le Palatin s'était effacé, il en voyait à peine la sombre frange de cyprès, comme si la poussière même de ses ruines la cachait. Et le Quirinal surtout avait disparu, le palais du roi semblait s'être reculé dans une brume, si peu important avec sa façade basse et plate, si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; tandis que, sur la gauche, au-dessus des arbres, le dôme de Saint-Pierre avait grandi encore, dans l'or limpide et net du soleil, tenant tout le ciel, dominant la ville entière.