Il avait tiré de sa poche un élégant petit portefeuille, orné d'un chiffre d'or, où il prit deux cartes, une verte, une rose, qu'il remit au jeune prêtre.
—Ah! si vous saviez comme on se les dispute!... Vous vous rappelez, ces deux dames françaises, qui se meurent du désir de voir le Saint-Père. Je n'ai pas voulu trop insister pour leur obtenir une audience, elles ont dû se contenter, elles aussi, des cartes que je leur ai données... Oui, le Saint-Père est un peu las. Je viens de le trouver jauni, fiévreux. Mais il a tant de courage, il ne vit que par l'âme.
Son sourire reparut, avec sa moquerie à peine perceptible.
—C'est là un grand exemple pour les impatients, mon cher fils... J'ai appris que l'excellent monsignor Gamba del Zoppo n'a rien pu pour vous. Il ne faut pas vous en affliger outre mesure. Me permettez-vous de répéter que cette longue attente est sûrement une grâce que vous fait la Providence, en vous renseignant, en vous forçant à comprendre des choses que vous autres, prêtres de France, vous ne sentez malheureusement pas, quand vous arrivez à Rome? Et peut-être cela vous évitera-t-il des fautes... Allons, calmez-vous, dites-vous que les événements sont dans la main de Dieu et qu'ils se produiront à l'heure fixée par sa souveraine sagesse.
Il tendit sa jolie main, souple et grasse, une douce main de femme, mais dont l'étreinte avait la force d'un étau de fer. Et il monta dans sa voiture, qui l'attendait.
Justement, la lettre que Pierre avait reçue du vicomte Philibert de la Choue, était un long cri de rancune et de désespoir, à l'occasion du grand pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. Il écrivait de son lit, cloué par une affreuse attaque de goutte, et il ne pouvait venir. Mais ce qui mettait le comble à sa peine, c'était que le président du comité, chargé naturellement de présenter le pèlerinage au pape, se trouvait être le baron de Fouras, un de ses adversaires acharnés du vieux parti catholique conservateur; et il ne doutait pas un instant que le baron ne profitât de l'occasion unique pour faire triompher dans l'esprit du pape sa théorie des corporations libres, tandis que lui, de la Choue, n'admettait le salut du catholicisme et du monde que par le système des corporations fermées, obligatoires. Aussi suppliait-il Pierre d'agir auprès des cardinaux favorables, et d'arriver quand même à être reçu par le Saint-Père, et de ne pas quitter Rome sans lui rapporter l'approbation auguste, qui seule devait décider de la victoire. La lettre donnait en outre d'intéressants détails sur le pèlerinage, trois mille pèlerins venus de tous les pays, que des évêques et des supérieurs de congrégations amenaient par petits groupes, de France, de Belgique, d'Espagne, d'Autriche, même d'Allemagne. C'était la France qui se trouvait le plus largement représentée, près de deux mille pèlerins. Un comité international avait fonctionné à Paris pour tout organiser, besogne délicate, car il y avait là un mélange voulu, des membres de l'aristocratie, des confréries de dames bourgeoises, des associations ouvrières, les classes, les âges, les sexes confondus, fraternisant dans la même foi. Et le vicomte ajoutait que le pèlerinage, qui portait au pape des millions, avait choisi la date de son arrivée, de manière à être la protestation du catholicisme universel contre les fêtes du 20 septembre, par lesquelles le Quirinal venait de célébrer le glorieux anniversaire de Rome capitale.
Pierre ne se méfia pas, crut qu'il suffisait d'arriver vers onze heures, puisque la solennité était pour midi. Elle devait avoir lieu dans la salle des Béatifications, une grande et belle salle qui se trouve au-dessus du portique de Saint-Pierre, et qu'on a aménagée en chapelle depuis 1890. Une de ses fenêtres ouvre sur la loggia centrale, d'où le pape nouvellement élu, autrefois, bénissait le peuple, Rome et le monde. Elle est précédée de deux autres salles, la salle Royale et la salle Ducale. Et, lorsque Pierre voulut gagner la place à laquelle sa carte verte lui donnait droit, dans la salle même des Béatifications, il les trouva toutes les trois tellement bondées d'une foule compacte, qu'il s'ouvrit un chemin avec les plus extrêmes difficultés. Il y avait une heure déjà qu'on étouffait de la sorte, dans la fièvre ardente, l'émotion grandissante des trois à quatre mille personnes enfermées là. Enfin, il put arriver jusqu'à la porte de la troisième salle; mais il se découragea à y voir l'extraordinaire entassement des têtes, il n'essaya même pas d'aller plus loin.
Cette salle des Béatifications, qu'il embrassait d'un regard, en se dressant sur la pointe des pieds, était d'une grande richesse, dorée et peinte, sous le haut plafond sévère. En face de l'entrée, à la place ordinaire de l'autel, on avait placé, sur une estrade basse, le trône pontifical, un grand fauteuil de velours rouge, dont le dossier et les bras d'or resplendissaient; et les draperies du baldaquin, également de velours rouge, retombaient derrière, déployaient comme deux larges ailes de pourpre. Mais ce qui l'intéressait surtout, ce qui le saisissait, c'était cette foule, cette foule d'effrénée passion, telle qu'il n'en avait jamais vue, dont il entendait battre les cœurs à grands coups, dont les yeux trompaient l'impatience fébrile de l'attente, en regardant, en adorant le trône vide. Ah! ce trône, il les éblouissait, il les troublait jusqu'à la pâmoison des âmes dévotes, ainsi que l'ostensoir d'or où Dieu en personne allait daigner prendre place. Il y avait là des ouvriers endimanchés, aux regards clairs d'enfant, aux rudes figures d'extase, des dames bourgeoises vêtues de la toilette noire réglementaire, toutes pâles d'une sorte de terreur sacrée dans l'excès de leur désir, des messieurs en habit et en cravate blanche, glorieux, soulevés par la conviction qu'ils sauvaient l'Église et les peuples. Un groupe de ceux-ci se faisait remarquer particulièrement devant le trône, tout un paquet d'habits noirs, les membres du comité international, à la tête duquel triomphait le baron de Fouras, un homme d'une cinquantaine d'années, très grand, très gros, très blond, qui s'agitait, se dépensait, donnait des ordres, comme un général au matin d'une victoire décisive. Puis, au milieu de la masse grise et neutre des vêtements, éclatait çà et là la soie violette d'un évêque, chaque pasteur ayant voulu rester avec son troupeau; tandis que des réguliers, des pères supérieurs, en robes brunes, noires, blanches, dominaient, de toutes leurs hautes têtes barbues ou rasées. A droite et à gauche, flottaient des bannières, que des associations, des congrégations apportaient en cadeau au pape. Et la houle montait, et un bruit de mer s'enflait toujours, un tel amour impatient s'exhalait des faces en sueur, des yeux brûlants, des bouches affamées, que l'air s'en trouvait comme épaissi et obscurci, dans l'odeur lourde de ce peuple entassé.
Mais, brusquement, Pierre aperçut près du trône monsignor Nani, qui, l'ayant reconnu de loin, lui faisait des signes pour qu'il s'avançât; et, comme il répondait d'un geste modeste, signifiant qu'il préférait rester où il était, le prélat s'entêta quand même, lui envoya un huissier, avec l'ordre de lui ouvrir un chemin. Enfin, lorsque l'huissier le lui eut amené:
—Pourquoi donc ne veniez-vous pas occuper votre place? Votre carte vous donne droit à être ici, à la gauche du trône.