—Ma foi, répondit le prêtre, il y avait tant de monde à déranger, que je n'ai pas voulu. Et puis, c'est bien de l'honneur pour moi.

—Non, non! je vous ai donné cette place, afin que vous l'occupiez. Je désire que vous soyez au premier rang, pour bien voir, pour ne rien perdre de la cérémonie.

Pierre ne put que le remercier. Il vit alors que plusieurs cardinaux et beaucoup de prélats de la famille pontificale attendaient, eux aussi, aux deux côtés du trône. Vainement, il chercha le cardinal Boccanera, qui ne paraissait à Saint-Pierre et au Vatican que les jours où le service de sa charge l'y obligeait. Mais il reconnut le cardinal Sanguinetti, large et fort, qui causait très haut avec le baron de Fouras, le sang au visage. Un instant, monsignor Nani revint, de son air complaisant, pour lui montrer deux autres Éminences, d'une importance de hauts et puissants personnages: le cardinal vicaire, un gros homme court, à la face enfiévrée, brûlée d'ambition, et le cardinal secrétaire, robuste, ossu, taillé à coups de hache, un type romantique de bandit sicilien qui se serait décidé pour la discrète et souriante diplomatie ecclésiastique. A quelques pas encore, à l'écart, se tenait le grand pénitencier, silencieux, l'air souffrant, avec un profil gris et maigre d'ascète.

Midi était sonné. Il y eut une fausse joie, une émotion qui vint des deux autres salles, en une vague profonde. Mais ce n'étaient que les huissiers qui faisaient ranger la foule, afin de ménager un passage au cortège. Et, tout d'un coup, du fond de la première salle, des acclamations partirent, grandirent, s'approchèrent. Cette fois, c'était le cortège. D'abord, un détachement de gardes suisses en petit uniforme, conduit par un sergent; puis, les porteurs de chaise en rouge; puis, les prélats de la cour, parmi lesquels les quatre camériers secrets participants. Et, enfin, entre deux pelotons de gardes-nobles en demi-gala, le Saint-Père marchait seul, à pied, souriant d'un pâle sourire, bénissant avec lenteur, à droite et à gauche. Avec lui, la clameur, montant des salles voisines, s'était engouffrée dans la salle des Béatifications, d'une violence d'amour soufflant en folie; et, sous la frêle main blanche qui bénissait, toutes ces créatures bouleversées étaient tombées à deux genoux, il n'y avait plus par terre qu'un écrasement de peuple dévot, comme foudroyé par l'apparition du Dieu.

Pierre, emporté, avait frémi, s'était agenouillé avec les autres. Ah! cette toute-puissance, cette contagion irrésistible de la foi, du souffle redoutable de l'au-delà, se décuplant dans un décor et dans une pompe de grandeur souveraine! Un profond silence se fit ensuite, lorsque Léon XIII se fut assis sur le trône, entouré des cardinaux et de sa cour; et, dès lors, la cérémonie se déroula, selon l'usage et le rite. Un évêque parla d'abord, à genoux, pour mettre aux pieds de Sa Sainteté l'hommage des fidèles de la chrétienté entière. Le président du comité, le baron de Fouras, lui succéda, lut debout un long discours, dans lequel il présentait le pèlerinage, en expliquait l'intention, lui donnait toute la gravité d'une protestation à la fois politique et religieuse. Chez ce gros homme, la voix était menue, perçante, les phrases partaient avec un grincement de vrille; et il disait la douleur du monde catholique devant la spoliation dont le Saint-Siège souffrait depuis un quart de siècle, la volonté de tous les peuples, représentés là par des pèlerins, de consoler le Chef suprême et vénéré de l'Église, en lui apportant l'obole des riches et des pauvres, le denier des plus humbles, pour que la papauté vécût fière, indépendante, dans le mépris de ses adversaires. Il parla aussi de la France, déplora ses erreurs, prophétisa son retour aux traditions saines, fit entendre orgueilleusement qu'elle était la plus opulente, la plus généreuse, celle dont l'or et les cadeaux coulaient à Rome, en un fleuve ininterrompu. Léon XIII, enfin, se leva, répondit à l'évêque et au baron. Sa voix était grosse, fortement nasale, une voix qui surprenait, au sortir d'un corps si mince. Et, en quelques phrases, il témoigna sa gratitude, dit combien son cœur était ému de ce dévouement des nations à la papauté. Les temps avaient beau être mauvais, le triomphe final ne pouvait tarder davantage. Des signes évidents annonçaient que le peuple revenait à la foi, que les iniquités cesseraient bientôt, sous le règne universel du Christ. Quant à la France, n'était-elle pas la fille aînée de l'Église, qui avait donné au Saint-Siège trop de marques de tendresse, pour que celui-ci cessât jamais de l'aimer? Puis, levant le bras, à tous les pèlerins présents, aux sociétés et aux œuvres qu'ils représentaient, à leurs familles et à leurs amis, à la France, à toutes les nations de la catholicité, pour les remercier de l'aide précieuse qu'elles lui envoyaient, il accorda sa bénédiction apostolique. Pendant qu'il se rasseyait, des applaudissements éclatèrent, des salves frénétiques qui durèrent pendant dix minutes, mêlées à des vivats, à des cris inarticulés, tout un déchaînement passionné de tempête dont la salle tremblait.

Et, sous le vent de cette furieuse adoration, Pierre regardait Léon XIII, redevenu immobile sur le trône. Coiffé du bonnet papal, les épaules couvertes de la pèlerine rouge garnie d'hermine, il avait, dans sa longue soutane blanche, la raideur hiératique de l'idole que deux cent cinquante millions de chrétiens vénèrent. Sur le fond de pourpre des rideaux du baldaquin, entre cet écartement ailé des draperies, où brûlait comme un brasier de gloire, il prenait une véritable majesté. Ce n'était plus le vieillard débile, à la petite marche saccadée, au cou frêle de pauvre oiseau malade. Le décharnement du visage, le nez trop fort, la bouche trop fendue, disparaissaient. Dans cette face de cire, on ne distinguait que les yeux admirables, noirs et profonds, d'une éternelle jeunesse, d'une intelligence, d'une pénétration extraordinaires. Puis, c'était un redressement volontaire de toute la personne, une conscience de l'éternité qu'il représentait, une royale noblesse qui lui venait de n'être plus qu'un souffle, une âme pure, dans un corps d'ivoire, si transparent, qu'on y voyait cette âme déjà, comme délivrée des liens de la terre. Et Pierre, alors, sentit ce qu'un tel homme, le pontife souverain, le roi obéi de deux cent cinquante millions de sujets, devait être pour les dévotes et dolentes créatures qui venaient l'adorer de si loin, foudroyées à ses pieds par le resplendissement des puissances qu'il incarnait. Derrière lui, dans la pourpre des rideaux, quelle ouverture brusque sur l'au-delà, quel infini d'idéal et de gloire aveuglante! En un seul être, l'Élu, l'Unique, le Surhumain, tant de siècles d'histoire, depuis l'apôtre Pierre, tant de force, de génie, de luttes, de triomphes! Puis, quel miracle sans cesse renouvelé, le ciel daignant descendre dans cette chair humaine, Dieu habitant ce serviteur qu'il a choisi, qu'il met à part, qu'il sacre au-dessus de l'immense foule des autres vivants, en lui donnant tout pouvoir et toute science! Quel trouble sacré, quel émoi d'éperdue tendresse, Dieu dans un homme, Dieu sans cesse là, au fond de ses yeux, parlant par sa voix, émanant de chacun de ses gestes de bénédiction! S'imaginait-on cet absolu exorbitant d'un monarque infaillible, l'autorité totale en ce monde et le salut dans l'autre, Dieu visible! Et comme l'on comprenait le vol vers lui des âmes dévorées du besoin de croire, l'anéantissement en lui de ces âmes qui trouvaient enfin la certitude tant cherchée, la consolation de se donner et de disparaître en Dieu même!

Mais la cérémonie s'achevait, le baron de Fouras présentait au Saint-Père les membres du comité, ainsi que quelques autres membres importants du pèlerinage. C'était un lent défilé, des génuflexions tremblantes, le baiser goulu à la mule et à l'anneau. Puis, les bannières furent offertes, et Pierre eut un serrement de cœur, en reconnaissant dans la plus belle, la plus riche, une bannière de Lourdes, donnée sans doute par les pères de l'Immaculée-Conception. Sur la soie blanche, brodée d'or, d'un côté la Vierge de Lourdes était peinte, tandis que, de l'autre, se trouvait le portrait de Léon XIII. Il le vit sourire à son image, il en eut un grand chagrin, comme si tout son rêve d'un pape intellectuel, évangélique, dégagé des basses superstitions, croulait. Et ce fut à ce moment qu'il rencontra de nouveau les regards de monsignor Nani, qui ne le quittait pas des yeux depuis le commencement de la solennité, étudiant ses moindres impressions, de l'air curieux d'un homme en train de se livrer à une expérience.

Il s'était rapproché, il dit:

—Elle est superbe, cette bannière, et quelle joie pour Sa Sainteté d'être si bien peinte, en compagnie de cette jolie sainte Vierge!

Puis, comme le jeune prêtre ne répondait pas, devenu pâle, il ajouta avec un air de dévote jouissance italienne: