[VII]

Vers sept heures, le soir de son arrivée à Compiègne, Clorinde causait avec M. de Plouguern, près d'une fenêtre de la galerie des Cartes. On attendait l'empereur et l'impératrice pour passer dans la salle à manger. La seconde série d'invités de la saison se trouvait au château depuis trois heures à peine; et, tout le monde n'étant pas encore descendu, la jeune femme s'occupait à juger d'un mot chaque personne qui entrait. Les dames, décolletées, avec des fleurs dans les cheveux, souriaient dès le seuil d'un air doux; les hommes restaient graves, en cravate blanche et en culotte courte, le mollet tendu sous le bas de soie.

«Ah! voici le chevalier, murmura Clorinde. Il est très bien, lui.... Mais vois donc, parrain, M. Beulin d'Orchère, si l'on ne dirait pas qu'il va aboyer; et quelles jambes, bon Dieu!»

M. de Plouguern ricanait, heureux de ces médisances. Le chevalier Rusconi vint saluer Clorinde, avec sa galanterie langoureuse de bel Italien; puis, il fit le tour des dames en se balançant, dans une suite de révérences rythmées, du plus tendre effet. A quelques pas, Delestang, très sérieux, regardait les immenses cartes de la forêt de Compiègne, qui couvraient les murs de la galerie.

«Dans quel wagon es-tu donc monté? reprit Clorinde. Je t'ai cherché pour faire le voyage avec toi. Imagine-toi que je me suis fourrée avec un tas d'hommes...» Mais elle s'interrompit, étouffant un rire entre ses doigts.

«M. La Rouquette a l'air en sucre.

—Oui, un déjeuner de pensionnaire», dit méchamment le sénateur.

A ce moment, il y eut à la porte un grand froissement d'étoffes; le battant s'ouvrit très large, et une entra, vêtue d'une robe si chargée de nœuds, de fleurs et de dentelles, qu'elle dut presser la jupe à deux mains pour pouvoir passer. C'était Mme de Combelot, la belle sœur de Clorinde. Celle-ci la dévisagea, en murmurant:

«S'il est permis!» Et comme M. de Plouguern la regardait elle-même, dans sa robe de tarlatane toute simple, passée sur un dessous de faille rose mal taillé, elle continua, d'un ton de parfaite insouciance:

«Oh! moi, la toilette, tu sais, parrain! On me prend telle que je suis.» Cependant, Delestang s'était décidé à quitter les cartes, pour aller au-devant de sa sœur, qu'il amena à sa femme. Elles ne s'aimaient guère toutes deux. Elles échangèrent un compliment aigre-doux. Et Mme de Combelot s'éloigna, traînant une queue de satin, pareille à un coin de parterre, au milieu des hommes muets, qui reculaient discrètement de deux ou trois pas, devant le flot débordant de ses volants de dentelle.