Clorinde, dès qu'elle fut de nouveau seule avec M. de Plouguern, plaisanta, en faisant allusion à la grande passion que la dame éprouvait pour l'empereur. Puis, comme le sénateur racontait la belle résistance de ce dernier:

«Il n'a pas beaucoup de mérite, elle est si maigre! J'ai entendu des hommes la trouver jolie, je ne sais pas pourquoi. Elle a une figure de rien du tout.»

Tout en causant, elle continuait à surveiller la porte, préoccupée.

«Ah! cette fois, dit-elle, ça doit être M. Rougon.» Mais elle reprit aussitôt, avec une courte flamme dans les yeux:

«Tiens! non, c'est M. de Marsy.» Le ministre, très correct dans son habit noir et sa culotte courte, s'avança en souriant vers Mme de Combelot; et, pendant qu'il la complimentait, il regardait les invités, les yeux vagues et voilés, comme s'il n'eût reconnu personne. Alors, à mesure qu'on le salua, il inclina la tête, avec une grande amabilité. Plusieurs hommes s'approchèrent. Bientôt il devint le centre d'un groupe. Sa figure pâle, fine et méchante, dominait les épaules qui moutonnaient autour de lui.

«A propos, reprit Clorinde en poussant M. de Plouguern au fond de l'embrasure, j'ai compté sur toi pour me donner des détails.... Que sais-tu au sujet des fameuses lettres de Mme de Llorentz?

—Mais ce que tout le monde sait», répondit-il.

Et il parla des trois lettres, écrites, disait-on, par le comte de Marsy à Mme de Llorentz, il y avait près de cinq ans, un peu avant le mariage de l'empereur. Cette dame, qui venait de perdre son mari, un général d'origine espagnole, se trouvait alors à Madrid, où elle réglait des affaires d'intérêt. C'était le beau temps de leur liaison. Le comte, pour l'égayer, cédant aussi à son esprit de vaudevilliste, lui avait envoyé des détails extrêmement piquants sur certaines personnes augustes, dans l'intimité desquelles il vivait. Et l'on racontait que, depuis ce temps, Mme de Llorentz, belle femme extrêmement jalouse, gardait ces lettres, qu'elle tenait suspendues sur la tête de M. de Marsy, comme une vengeance toujours prête.

«Elle s'est laissé convaincre, quand il dû épouser une princesse valaque, dit le sénateur en terminant. Mais, après avoir consenti à un mois de lune de miel, elle lui a signifié que, s'il ne revenait se mettre à ses pieds, elle déposerait un beau matin les trois terribles lettres sur le bureau de l'empereur; et il a repris sa chaîne.... Il la comble de douceurs pour se faire rendre cette maudite correspondance.»

Clorinde riait beaucoup. L'histoire lui paraissait très drôle. Et elle multiplia ses questions. Alors, si le comte trompait Mme de Llorentz, celle-ci était capable d'exécuter sa menace? Ces trois lettres, où les tenait-elle? dans son corsage, cousues entre deux rubans de satin, à ce qu'elle avait entendu dire. Mais M. de Plouguern n'en savait pas davantage. Personne n'avait lu les lettres. Il connaissait un jeune homme qui, pour en prendre une copie, s'était fait inutilement, pendant près de six mois, l'humble esclave de Mme de Llorentz.