«Diable! ajouta-t-il, il ne te quitte pas des yeux, petite. Eh! j'oubliais en effet: tu as fait sa conquête!...
Est-il vrai qu'à sa dernière soirée, au ministère, il a causé avec toi près d'une heure?» La jeune femme ne répondit pas. Elle n'écoutait plus, elle restait immobile et superbe, sous le regard fixe de M. de Marsy. Puis, levant lentement la tête, le regardant à son tour, elle attendit son salut. Il s'approcha d'elle, s'inclina. Et elle lui sourit alors, très doucement. Ils n'échangèrent pas un mot. Le comte retourna au milieu d'un groupe, où M. La Rouquette parlait très haut, en le nommant à chaque phrase «Son Excellence».
Peu à peu, pourtant, la galerie s'était remplie. Il y avait là près de cent personnes, de hauts fonctionnaires, des généraux, des diplomates étrangers, cinq députés, trois préfets, deux peintres, un romancier, deux académiciens, sans compter les officiers du palais, chambellans, aides de camp et écuyers. Le discret murmure des voix montait dans la lumière des lustres.
Les familiers du château se promenaient à petits pas, tandis que les nouveaux invités, debout, n'osaient se risquer au milieu des dames. Cette première heure de gêne, entre des personnes dont plusieurs ne se connaissaient pas, et qui se trouvaient tout d'un coup réunies à la porte de la salle à manger impériale, donnait aux visages un air de dignité maussade. Par moments de brusques silences se faisaient, des têtes se tournaient, vaguement anxieuses. Et le mobilier empire de la vaste pièce, les consoles à pieds droits, les fauteuils carrés semblaient augmenter encore la solennité de l'attente.
«Le voici enfin!» murmura Clorinde.
Rougon venait d'entrer. Il s'arrêta un moment à deux pas de la porte. Il avait pris son allure épaisse de bonhomme, le dos un peu gonflé, la face endormie. D'un regard, il vit le léger frisson d'hostilité que sa présence produisait, au milieu de certains groupes. Puis, tranquillement, tout en distribuant quelques poignées de main, il manœuvra de façon à se trouver en face de M. de Marsy. Ils se saluèrent, parurent charmés de se rencontrer. Et, les yeux dans les yeux, en ennemis qui ont le respect de leur force, ils causèrent amicalement.
Autour d'eux, un vide s'était fait. Les dames suivaient leurs moindres gestes; tandis que les hommes, affectant une grande discrétion, regardaient ailleurs, en glissant de leur côté des coups d'œil furtifs. Des chuchotements couraient dans un coin. Quel était donc le secret dessein de l'empereur? pourquoi mettait-il ainsi ces deux personnages en présence? M. La Rouquette, très perplexe, crut flairer un événement grave. Il vint questionner M. de Plouguern, qui s'amusa à lui répondre:
«Dame! Rougon va peut-être culbuter Marsy, et l'on fera bien de le ménager.... A moins pourtant que l'empereur n'ait pas songé à mal. Ça lui arrive quelquefois.... Peut-être aussi a-t-il voulu prendre seulement le plaisir de les voir ensemble, en espérant qu'ils seraient drôles.» Mais les chuchotements cessèrent, un grand mouvement eut lieu. Deux officiers du palais allaient de groupe en groupe, en murmurant une phrase à demi-voix. Et les invités, redevenus subitement graves, se dirigèrent vers la porte de gauche, où ils formèrent une double haie, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Près de la porte se plaça M. de Marsy, qui garda Rougon à son côté; puis, les autres personnages s'échelonnèrent, selon leur rang ou leur grade. Là, on attendit encore trois minutes, dans un grand recueillement.
La porte s'ouvrit à deux battants. L'empereur, en habit, la poitrine barrée par la tache rouge du grand cordon, entra le premier, suivi du chambellan de service, M. de Combelot. Il eut un faible sourire, en s'arrêtant devant M. de Marsy et Rougon; il tordait sa longue moustache d'une main lente, avec un balancement de tout son corps. Puis, d'une voix embarrassée, il murmura:
«Vous direz à Mme Rougon toute la peine que nous avons éprouvée en la sachant malade.... Nous aurions vivement désiré la voir avec vous.... Enfin, ce ne sera rien, il faut l'espérer. Il y a beaucoup de rhumes en ce moment.» Et il passa. Deux pas plus loin, il serra la main d'un général, auquel il demanda des nouvelles de son fils, qu'il appelait «mon petit ami Gaston»; Gaston avait l'âge du prince impérial, mais il était déjà beaucoup plus fort. La haie s'inclinait à mesure qu'il avançait.