Enfin, tout au bout, M. de Combelot lui présenta l'un des deux académiciens, qui venait à la cour pour la première fois; et l'empereur parla d'une œuvre récente de l'écrivain, dont il avait lu certains passages avec le plus grand plaisir, disait-il.

Cependant, l'impératrice était entrée, accompagnée de Mme de Llorentz. Elle portait une toilette très modeste, une robe de soie bleue, recouverte d'une tunique de dentelle blanche. A petits pas, souriante, pliant gracieusement son cou nu, où un simple velours attachait un cœur de diamants, elle descendait, le long de la haie formée par les dames. Des révérences, sur son passage, étalaient de larges froissements de jupes, d'où montaient des odeurs musquées. Mme de Llorentz lui présenta une jeune femme, qui paraissait très émue.

Mme de Combelot affecta une familiarité attendrie.

Puis, quand les souverains furent au bout de la double haie, ils revinrent sur leurs pas, l'empereur en passant à son tour devant les dames, l'impératrice en remontant devant les hommes. Il y eut de nouvelles présentations. Personne ne parlait encore, un embarras respectueux tenait les invités muets, en face les uns des autres. Mais les rangs se rompirent; des mots furent échangés à demi-voix, et des rires clairs s'élevaient, lorsque l'adjudant général du palais vint dire que le dîner était servi.

«Hein! tu n'as plus besoin de moi!» dit gaiement M. de Plouguern à l'oreille de Clorinde.

Elle lui sourit. Elle était restée devant M. de Marsy, pour le forcer à lui offrir son bras, ce qu'il fit d'ailleurs d'un air galant. Une légère confusion régnait. L'empereur et l'impératrice passèrent les premiers, suivis des personnes désignées pour s'asseoir à leur droite et à leur gauche; c'étaient, ce jour-là, deux diplomates étrangers, une jeune Américaine et la femme d'un ministre. Derrière, venaient les autres invités, à leur guise, chacun tenant à son bras la dame qu'il lui avait plu de choisir. Et, lentement, le défilé s'organisa.

L'entrée dans la salle à manger fut d'une grande pompe. Cinq lustres flambaient au-dessus de la longue table, allumant les pièces d'argenterie du surtout, des scènes de chasse, avec le cerf au départ, les cors sonnant l'hallali, les chiens arrivant à la curée. La vaisselle plate mettait au bord de la nappe un cordon de lunes d'argent; tandis que les flancs des réchauds où se reflétait la braise des bougies, les cristaux ruisselants de gouttes de flammes, les corbeilles de fruits et les vases de fleurs d'un rose vif faisaient du couvert impérial une splendeur dont la clarté flottante emplissait l'immense pièce. Par la porte ouverte à deux battants, le cortège débouchait, après avoir traversé la salle des gardes, d'un pas ralenti. Les hommes se penchaient, disaient un mot, puis se redressaient, dans le secret chatouillement de vanité de cette marche triomphale; les dames, les épaules nues, trempées de clartés, avaient une douceur ravie; et, sur les tapis, les jupes traînantes, espaçant les couples, donnaient une majesté de plus au défilé, qu'elles accompagnaient de leur murmure d'étoffes riches. C'était une approche presque tendre, une arrivée gourmande dans un milieu de luxe, de lumière et de tiédeur, comme un bain sensuel où les odeurs musquées des toilettes se mêlaient à un léger fumet de gibier, relevé d'un filet de citron. Lorsque, sur le seuil, en face du développement superbe de la table, une musique militaire, cachée au fond d'une galerie voisine, les accueillait d'une fanfare, pareille au signal de quelque gala de féerie, les invités, un peu gênés par leurs culottes courtes, serraient les bras des dames, involontairement, un sourire aux lèvres.

Alors, l'impératrice descendit à droite et se tint debout au milieu de la table, pendant que l'empereur, passant à gauche, venait prendre place en face d'elle.

Puis, lorsque les personnes désignées se furent assises à la droite et à la gauche de Leurs Majestés, les autres couples tournèrent un instant, choisissant leur voisinage, s'arrêtant à leur guise. Ce soir-là il y avait quatre vingt-sept couverts. Près de trois minutes s'écoulèrent, avant que tout le monde fût entré et placé. La moire satinée des épaules, les fleurs voyantes des toilettes, les diamants des hautes coiffures donnaient comme un rire vivant à la grande lumière des lustres. Enfin, les valets de pied prirent les chapeaux, que les hommes avaient gardés à la main. Et l'on s'assit.

M. de Plouguern avait suivi Rougon. Après le potage, il lui poussa le coude, en demandant: